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08.01.2008
AU BROC, "LES DOS FRAÏRES"
Le père se réjouit de la voir retrouver un solide appétit, mettant sur le compte du grand air ce rétablissement soudain. Pour lui, pas de doute, aussi l’encouragea-t-il à poursuivre chaque jour ce salutaire exercice.
Clarette prit goût à ces escapades quotidiennes, aboutissant après de prudents détours au Pra du Gueux où la cabane abandonnée d’un charbonnier accueillait les ébats amoureux des deux amants.
Martin, tout aussi méfiant, parcourait la forêt des Selves couvert de sa peau de loup pour éviter d’être reconnu, mais cet inquiétant accoutrement semait l’effroi auprès des rares manants occupés à ramasser du bois ou à faire paître leurs troupeaux. Prévenu de cette présence gênante, le seigneur décida d’en écarter la menace, d’autant plus que la bête tentait d’approcher incognito le château dans lequel se trouvait Clarette et où personne ne l’attendait.
Lassé, Raymond Laugier, pourtant connu pour sa tolérance, organisa une battue avec ses paysans et ses soldats. Le troubadour finit cette chasse sérieusement blessé et bastonné. Il ne se tira d’affaire qu’en amadouant par son éloquence ceux qui le frappaient. Le loup-garou des Selves récupéré, soigné et réconforté par Clarette, disparut à la nuit tombée à la faveur du brouillard. Il rejoignit tout penaud Fougassières où Marcel, enfin de retour de Terre Sainte, s’amusa fort des mésaventures de son frère jumeau.
Martin lui expliqua son amour impossible, vu qu’il ne pourrait jamais prétendre épouser Clarette, compte tenu de l’importance de la dote réclamée par son père.
Dans ces désolantes conditions, leur amour mutuel devrait se limiter à la poursuite de rapports clandestins.
Chez Clarette, l’éveil de la sensualité très tôt comblée par un amant expert, l’entraîna dans des crises de passion dévorante.
Combien de ruses perverses n’usait-elle pas pour raviver les performances parfois déclinantes d’un tendre et habile amant soumis à ses assauts répétés!
Le malheureux Martin sortait de ces après midis enfiévrés à bout de sève, après avoir succombé aux manœuvres réitérées de la volcanique Clarette. La douce ingénue de leurs premières rencontres avait laissé place à une maîtresse au désir insatiable.
Un soir, lassé, il confia ses déboires à Marcel et leur fraternelle complicité aboutit à un subtil stratagème destiné à protéger Marcel des débordements diaboliques de son ardente maîtresse. La totale ressemblance des bessons les mettant à l’abri de toute reconnaissance possible, les deux frères décidèrent d’épargner Martin en partageant en alternance les faveurs dévorantes de la lascive Clarette.
Ainsi dédoublé, Martin pouvait faire face sans difficulté aux exigences amoureuses de sa maîtresse.
Masqué sous une peau de loup, chacun se rendait tour à tour aux chaudes rencontres de Pra du Gueux. Le jeu ravissait d’autant plus les jumeaux qu’ils se félicitaient de pouvoir profiter d’une pareille aubaine.
Attirée physiquement de façon obsessionnelle, Clarette palpitante faisait sceller César dés midi. N’ayant cure du temps et en dépit des recommandations de son entourage, folle de désir, elle se lançait à bride abattue jusqu’à la cabane du charbonnier, pour s’enivrer des plus douces voluptés.
Les trois partenaires, plongés dans un tourbillon de luxure, auraient pu poursuivre leurs relations sans l’entêtement d’Honoré Laugier, bien décider à marier son unique fille au meilleur parti.
Un prétendant honorable se présenta en la personne de Jean de Glandèves seigneur de Toudon, la Caïnée et autres lieux du Val d’Esteron.
Ce veuf à cheveux gris, bien qu’ayant deux fois l’âge de Clarette, apparaissait doté de toutes les vertus viriles de la noblesse. Ardent combattant, un rien brigand, revenu de la croisade auréolé de gloire, il se plaisait à affirmer : « Je désire la guerre et déteste la paix et quand je vois les chevaux armés s’assembler et former une telle mêlée que les heaumes les lances et les pierres se brisent, je deviens puissant et joyeux ! »
Les épousailles eurent lieu un mois après les présentations, sans que Clarette, toujours en proie à l’amour fou qu’elle portait à Martin, ne réalise ce qui lui arrivait.
Installée sur la rive gauche de l’Esteron, dans l’austère château des Glandèves, la jeune femme soupirait chaque soir, en apercevant au couchant sur l’autre rive, la forêt des Selves chargée des plus tendres souvenirs.
N’y tenant plus et sous le prétexte de revoir sa famille, elle quittait Toudon dès que son époux et maître s’absentait pour régler quelque affaire, percevoir l’impôt ou s’impliquer dans un différend avec ses voisins.
La cabane de Pra du Gueux redevenait alors le théâtre de rapports frénétiques, partagés avec Martin ou Marcel toujours disposés à honorer une Clarette au tempérament de feu.
Mais ces escapades renouvelées finirent par attirer l’attention de Sylvain « le borgne », fidèle lieutenant de Jean de Glandèves, soldat émérite, homme de main capable des plus basses besognes. Coureur de bois toujours à l’affût, son instinct de chasseur l’entraînait dans de folles chevauchées à travers tout le Val d’Esteron.
C’est ainsi qu’un après midi de novembre, il remarqua des traces suspectes de pas dans la neige. Mis en éveil, il suivit la piste pour aboutir, à travers bois, à la cabane de Pra du Gueux, elle-même entourée d’empreintes de sabots de cheval qu’il identifia sans hésiter. C’était bien ceux de César, avec leurs fers caractéristiques.
Que venait donc faire là l’épouse du seigneur, soi-disant partie rejoindre le château paternel ? Pour en savoir plus, Sylvain s’embusqua le jour suivant à proximité, il vit alors arriver un loup étrange dressé sur ses pattes arrières, un loup-garou, moitié homme moitié loup, se dirigeant vers la cabane auprès de laquelle il aperçut César attaché par la bride.
Sentant sa maîtresse menacée, Sylvain décida d’agir. Saisissant sa lance il s’avança vers la bête et lui enfonça l’épieu dans le flanc. L’animal grogna de souffrance, perdit sa peau pour laisser apparaître un homme jeune, couvert de sang, qui s’écroula en gémissant avant de s’immobiliser le visage livide et les yeux vitreux.
Clarette sortit de la cabane en hurlant de douleur à la vue de son amant trucidé.
Sylvain posa son genou à terre, puis se voulant rassurant il jouta : « Madame, tranquillisez-vous, vous ne risquez plus rien. »
La dépouille identifiée grâce à sa bague portant le sceau des Giraud, fut portée jusqu’au château de Fougassières où le survivant des bessons enterra dignement son frère.
A quelques semaines de là, Clarette annonça qu’elle était enceinte avant de donner plus tard naissance à un beau garçon qu’elle s’empressa de baptiser Jean-Loup.
Jean de Glandèves, fou de bonheur, pouvait enfin se flatter d’assurer sa noble descendance.
Un soir de mai, Clarette s’égara dans les bois des Selves au retour de Bouyon. Passant près de la cabane de Pra du Gueux, elle aborda un bûcheron qui passait par-là, il lui assura avoir croisé dans les parages un loup bizarre venu roder aux abords de la maisonnette. A la suite de cette révélation, on raconte qu’elle revint souvent sur les lieux de son bonheur passé. Enfin, un jour sa patiente obstination fut récompensée par l’heureuse rencontre de son amant ressuscité. S’agissait-il de Martin ou de Marcel ? Nul ne le sait !
Si à l’époque la sexualité du loup était réputée au point d’être jalousée par les hommes, la légende des « Dos Fraïres » a traversé les âges grâce à des fondements historiques indiscutables.
Aujourd’hui, les Dos Fraïres forment un vaste quartier de la commune du Broc, après avoir constitué le fief des Giraud, puis une commune rattachée à la couronne de Savoie jusqu’en 1760.
Les vestiges du château de Fougassières, détruit au XIVè siècle, dominent encore les ruines d’un village médiéval dissimulées sous les chênes verts, au-dessus de la chapelle Sainte Marguerite. Cet ensemble conserve depuis le Moyen-Age le souvenir émouvant des frères Giraud, ces bessons, modestes feudataires, entraînés par la passion dans une brûlante histoire d’amour.
D’après «Les Histoires de loups en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55
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17:05 Publié dans MEMOIRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire
















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