23.04.2008

VENCE, LA SOURCE DES LOUPS

Au pied des Baous, ces rochers dont les sommets s’irisent au point du jour des couleurs les plus tendres, sous la verdure, coule la jolie source du Riou.

A une époque fort lointaine où les nymphes des bois se baignaient nues dans les eaux limpides de la source, les dieux d’alors jaloux de leur beauté, et pour en défendre l’accès aux mortels, coupèrent les rochers à-pic.

Lorsque plus tard, de séduisants chevaliers vinrent au bord de l’onde, attirés par l’aimable spectacle de ces désirables naïades  aux croupes rebondies, les nymphes, pudiques disparurent les plongeant dans le plus grand désarroi.

Fâchés par l’intrusion de ces humains indiscrets, les dieux les changèrent en loups, les condamnant à errer dans les forêts alentour pour y trouver leur pitance.

La source du Riou leur étant désormais interdite, ils durent s’abreuver à celle de la Foux, devenue la Loubiane, que les dieux compatissants firent jaillir à leur intention.

Depuis ce jour, elle coule fraîche et pure vers Vence, mais sans jamais égaler celle mythique et plus abondante du Riou.

D’après «Les Histoires de loups en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55

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30.03.2008

LE DIABLE DANS LES ALPES MARITIMES

ROSSI Edmond

 

LES AVENTURES DU DIABLE EN PAYS D’AZUR

 

18.00EUR

 

[format :21X14,5 cm***ISBN :2-913637-37-X]

 

 

 

 

Où mieux rencontrer le Diable que dans les Alpes Maritimes, sur ces terres chargées de contrastes où s'opposent mer et montagne, au carrefour de la Provence et de l'Italie ? Puits du Diable, Château du Diable, Cîme du Diable, longue est la liste des sites, marqués par la forte empreinte de celui qualifié par Bernanos de « Singe de Dieu ». De Nice à la Vallée des Merveilles, devenue son « domaine réservé », le Diable hante les villages, plastronne sur les murs des chapelles et persiste à enflammer l'imaginaire de ses habitants. Il fallait raconter l'extraordinaire aventure du Diable dans les Alpes Maritimes. Grâce à Edmond Rossi, auteur niçois de plusieurs ouvrages sur l'histoire et la mémoire de son pays, cette lacune est aujourd'hui comblée.

 

23.03.2008

LES LOUPS DANS LES ALPES MARITIMES

ROSSI Edmond
HISTOIRES DE LOUPS EN PAYS D'AZUR

18.00

EUR

[format :21 X 14 cm***ISBN :2-913637-43-4]  
Le loup est de retour en France et plus exactement près de nous, dans le Parc du Mercantour et les Alpes du Sud. Témoignages authentifiés touchants de vérité, ces textes évoquent les péripéties du loup, dans ce vaste territoire. Parfois issus d’une tradition orale qui se perpétuait jadis aux veillées, ces contes portaient le plus souvent sur des faits réels, auxquels nos anciens se trouvaient mêlés. A travers les Histoires de loups en Pays d’Azur partez sur la piste mystérieuse de ce grand perturbateur que l’imagination populaire a toujours travesti familièrement de ses propres fantasmes.

18.03.2008

LES LUNETTES DE GRATTELOUP

« Fernand, vous prendrez bien un petit verre de vin de noix ? C’est naturel et ça ne peut pas vous faire de mal, je l’ai confectionné avec nos noix. Chaque année j’en préparé d’après la recette de ma grand-mère. Notre petite Rosalie adore ça, vous aussi j’espère ? » Madame Ciarlet insistait avec tant de gentillesse qu’il m’était difficile de refuser. Le repas se prolongeait et en cet après midi du dimanche 22 octobre 1868, je n’aspirais qu’à me retrouver seul, en tête-à-tête avec Rosalie la fille de la famille. Nous nous étions connus cet été, au festin de la Sainte Anne à Lantosque. Ses yeux pétillants de malice et son sourire charmeur m’avaient tout de suite conquis. Le bal s’était achevé tard dans la nuit, avec la promesse de se revoir très vite. Normalien de la toute nouvelle Ecole de Nice, j’avais obtenu ma récente affectation comme instituteur stagiaire à La Tour sur Tinée, alors que les Ciarlet résidaient au Figaret dans la vallée voisine de la Vésubie. A vol d’oiseau nous étions proches, mais à pied il fallait compter au moins cinq heures pour aller d’un village à l’autre, et encore pour un bon marcheur. Ce qui heureusement était mon cas… Depuis la rentrée, je venais chaque dimanche depuis La Tour, pour courtiser avec assiduité ma chère Rosalie. Nos rencontres se déroulaient dans les formes, c'est-à-dire en famille. Selon l’usage, tout devait se conclure par des fiançailles envisagées au printemps, après Pâques. Le mariage suivrait, il devait être célébré en juillet. Le père, François Ciarlet, maréchal-ferrant réputé dans la vallée conduisait bien ses affaires. Il venait d’ouvrir avec succès un atelier au Suquet, au bord de la grande route où son fils aîné combinait les activités rémunératrices de charron. Martine, la mère, avait élevé ses quatre enfants, deux fils et deux filles, Rosalie étant la cadette. J’avais été accepté et reçu avec sympathie par toute la famille. Ma fonction d’instituteur offrait une garantie que les parents appréciaient. Lorsque j’avais révélé cette liaison à ma mère, elle m’avait simplement dit :  « Fernand c’est ton choix. Bien que j’aie eu d’autres ambitions pour toi, je trouve Rosalie si mignonne que je ne regrette rien. Je vous souhaite à tous deux beaucoup de bonheur. » Rosalie, sous le prétexte de m’entraîner à voir Bijou, son nouveau cheval, cadeau du père, avait réussi à nous faire quitter la chaude atmosphère de la table familiale où les desserts, cafés et autres liqueurs s’enchaînaient pour nous contraindre à une pesante présence. Dehors, la fraîcheur alpine nous fouetta le visage embuant mes verres de lunettes. Je serrais amoureusement Rosalie contre mon corps, laquelle toute joyeuse, après de longs et tendres baisers, se moqua gentiment de mon impatience. Puis, comme pour me rassurer, elle me promit de m’accompagner un temps sur le chemin du retour, grâce à son Bijou au pied sûr. Désireux de ne pas rejoindre La Tour trop tard dans la nuit, j’avançais mon départ saluant les Ciarlet, avec promesse de retour le dimanche suivant.
Le père m’avait alors attiré à l’écart murmurant : « Fernand, j’ai quelque chose pour vous, venez, suivez-moi. » Rosalie s’impatientait : « Papa, laisse-nous… » Parvenus dans la remise, le bonhomme ouvrit un coffre d’où il sortit une boîte contenant un revolver à crosse d’ivoire dont le barillet était garni de six balles de neuf millimètres. « Avec ce British-Bulldog, il ne vous arrivera rien… Nos chemins ne sont pas sûrs. Si les Barbets ont disparu, les loups eux sont toujours là, et tout aussi féroces. Prenez ça, croyez moi et soyez prudent ! » « Papa arrête, tu vas lui faire peur ! » répliqua Rosalie avec un grand rire incrédule. Un peu surpris, je logeais l’arme dans mon sac. Nous quittâmes ensuite Le Figaret, en cette belle après midi de fin d’automne où le soleil rehaussait les flamboyantes couleurs de la forêt. Bijou nous précédait d’un pas de sénateur, alors que je tenais tendrement la fine taille de Rosalie. Après avoir traversé le hameau du Blaquet et s’être arrêtés face à la chapelle Sainte Anne, pour lui rendre grâce d’avoir favorisé notre rencontre, nous parvinrent à la ferme du Bourgougnon, à partir de laquelle le chemin devenait accidenté et dangereux pour Bijou. Après nous être longuement enlacés, il fallait encore une fois se résoudre à une difficile séparation. Rosalie l’œil humide se voulait forte, tristement, elle souriait quand même. Alors, comme si l’ombre d’un pressentiment assombrissait son regard elle ajouta simplement : « Fernand, je t’aime très fort. Sois prudent, je pense à toi toujours… » Deux lacets plus haut, j’aperçus au loin dans le vallon, la gracile silhouette de Rosalie dressée sur Bijou qui cheminait vers Le Figaret. J’emportais cette dernière image dans mon cœur. Alors que le soleil baissait sur l’horizon, je parvins sur la crête séparant les versants des deux vallées. Je poursuivis ensuite jusqu’au col de Gratteloup, avant d’amorcer ensuite la longue descente vers Saint Jean, suivie d’une lente remontée vers La Tour. Arrivé au col, je posais mon sac pour me rafraîchir lorsqu’un bruissement étrange attira mon attention, je me retournais pour me voir observé puis très vite entouré par une meute de loups gris, certainement affamés et décidés à avoir ma peau. Agitant mon bâton ferré qui accompagnait toujours mes marches, je tentais par des tourniquets d’éloigner la horde féroce. Mais mes coups ne décourageaient pas les agresseurs. Conscient du danger, et bien décidé  à défendre ma vie, je sortis mon revolver et après avoir ajusté le loup le plus agressif, je fis feu le clouant au sol après quelques soubresauts. Rassuré par cette action je repris mes esprits. Pas découragés pour autant, les loups persistaient à trottiner sur mes talons alors que j’entamais la descente vers Saint Jean. Je dénombrais huit loups adultes et deux jeunes qui sans méfiance s’approchaient menaçants. Chaque fois que l’un d’eux fonçait sur moi en grondant, je lui logeais une balle dans le corps, j’obtenais alors une trêve de courte durée. Me défendant avec l’acharnement du désespoir, je m’encourageais en pensant à ma chère Rosalie. Quand on aime, on est plus fort, plus déterminé, j’en étais convaincu. Mais hélas, il ne me resta bientôt qu’une seule balle dans le barillet…

Deux jours plus tard, une colonne d’habitants venus de La Tour à la recherche de leur instituteur découvrit sur le chemin du col: un revolver vide, une chaussure et une paire de lunettes. C’est tout ce qui restait du malheureux Fernand dévoré par les loups. Son destin s’était arrêté là, au bien nommé col de Gratteloup.

 

D’après « Les Histoires et Légendes du Pays d’Azur », pour commander cet ouvrage dédicacé de 15 € : téléphoner au 04 93 24 86 55.

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04.03.2008

TENDE: UN PARI DIABOLIQUE

A Tende, à l’époque où ce village de la Roya était un important centre de muletiers et aussi de contrebandiers, chaque famille possédait sa bête de somme. Poutin, un jeune homme solide et bien planté, s’amusait souvent à jurer, surtout quand le vin du Piémont lui échauffait la tête ou qu’il jouait à «l’amora »*. Comme tout le monde, il avait son mulet, une brave bête avec une tache blanche entre les deux yeux. Le garçon avait un faible pour Jeannette, une jolie fille de Vievola, un hameau isolé qui étire ses quelques maisons le long du chemin du Col de Tende. Très pieux, les parents de Jeannette ne voulaient pas recevoir chez eux un pareil blasphémateur. Aussi, le pauvre Poutin devait se contenter de saluer de loin l’élue de son cœur quand il montait ou descendait du col et encore par bonheur s’il avait la chance de l’apercevoir ! Un jour, il paria avec ses amis que le soir même il réussirait à s’approcher enfin de Jeannette ou bien le Diable lui prendrait son âme. Cette nouvelle parvint aux oreilles de Victorine qui n’était autre qu’une sorcière. Elle demeurait toute la journée sur le pas de sa porte à filer, à l’affût des ragots du village. Victorine comprit tout de suite le parti qu’elle pouvait tirer de l’affaire, en se transformant pour mieux réussir son coup. Pendant ce temps, le garçon grimpait vers Vievola avec son mulet au front étoilé de blanc. Passant près des maisons du hameau, il ne réussit pas à rencontrer le tendre objet de ses désirs, cloîtré encore une fois par ses intraitables parents. Sur le chemin du retour, soudain, il se sentit pris d’une grande lassitude. Il sauta alors sur sa monture. A peine avait-il mis les pieds dans les étriers de corde qu’il sentit sous ses mains la peau étrangement chaude de l’animal. « Serait-il fatigué lui aussi ? », se demanda-t-il. « Il doit être surmené ». Puis, il s’inclina comme d’habitude, pour lui parler à l’oreille : « Oh ! Oh ! Bouge-toi un peu gros paresseux ! ». Il réalisa alors avec surprise que le mulet ne portait plus sa tache blanche entre les yeux. « Ce n’est pas ma bête ? », murmura-t-il. Le temps de prendre conscience de la chose, il était déjà trop tard. Le faux mulet s’emballa dans la nuit et, au détour du sentier, chavira à tout jamais le malheureux Poutin au fond d’un vallon, pour «l’envoyer au Diable ».  

* Jeu d’origine transalpine où les joueurs lancent la main avec un certain nombre de doigts écartés, en annonçant le résultat du total à haute voix.

 

D’après « Les Aventures du Diable en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55

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12.02.2008

BÉZAUDUN : LE FAYARD DU GOURBEL

En bordure du chemin reliant Coursegoules à Bézaudun, à peu de distance de ce dernier village, au Gourbel, se dressait jadis un superbe hêtre vieux de plusieurs siècles. La petite maison ocre aux volets bruns, devant laquelle poussait ce magnifique arbre, bénéficiait de toutes ses faveurs.

La large ramure tendait généreusement ses branches qui pouvaient protéger aussi bien des ardeurs du soleil que de la pluie et de la grêle.  Ce superbe fayard couvrait un espace tel qu’un troupeau de mouton avec son âne, son berger et ses chiens s’y abritaient sans gêne. Non content d’offrir un refuge, son abondant feuillage constituait une manne  appréciée tout au long de l’année.

Au printemps les chèvres gourmandes se hissaient pour atteindre ses jeunes pousses, alors qu’à l’automne ses feuilles jaunes et dorées agrémentaient la litière de la bergerie voisine. Même l’hiver, ses branches sèches cassées par le mistral, rassemblées en fagots brûlaient dans l’âtre les soirs de froidure.

Mais c’est sans conteste en été que le noble fayard dispensait ses bienfaits les plus appréciés. Les charretiers, muletiers,  colporteurs et autres voyageurs, après la rude traversée des plateaux désertiques et brûlants ou la pénible montée de raides lacets, savaient trouver là la fraîcheur vivifiante d’une ombre espérée.    Nous étions au cœur de l’été 1824, au mois de juillet, par une de ces belles nuits de pleine lune. Une raie de lumière tremblotante filtrait au travers des volets clos de la maisonnette du Gourbel, indiquant l’active présence de Maximin le berger, déjà prêt à quitter les lieux pour conduire son troupeau de moutons et de chèvres vers les proches collines. Après le tintement de sonnailles des bêtes et les aboiements de pure forme de Filou le chien fidèle, le silence de la nuit reprit ses droits, seulement troublé par les rares échos apportés par la brise. C’est alors qu’apparut sur le chemin grimpant depuis Bouyon, la silhouette d’un grand escogriffe long et sec, encore agrandi par l’ombre développée par la lumière de la lune. Qui pouvait bien se promener à une heure aussi incongrue ? A y regarder de plus près, l’homme vêtu de beaux habits s’avançait en sautillant d’allégresse tout en chantant des couplets pleins d’entrain. Les quatre pièces de dix francs, enfouies dans sa poche, tintaient comme autant de joyeux grelots pour mieux souligner ses pas de danse. Le bonhomme portait dans son dos un haut et large tambour, instrument qui faisait sa renommée. Connu bien au-delà des limites du canton, Damien Isnard revenait d’une noce très réussie où il avait réjoui les invités en compagnie de Jean Escoffier des Ferres, au fifre ensorceleur. On se souviendrait des épousailles de la fille Bounin dont le père, gros maquignon, n’avait lésiné sur rien. Trois jours et trois nuits de fête, plus de cent invités, venus de tous les villages environnants et même de villes comme Vence, Grasse et Nice !
On avait fait ripaille et le vin des coteaux de La Gaude avait coulé à flot ! Enfin ce soir après force rigaudons et autres farandoles, tout s’était achevé par le rituel charivari ponctué des coups de fusils d’une authentique bravade. Les « Novi », cachés dans les étages de la prétentieuse bâtisse des Bounin, avaient enfin pu savourer le bonheur d’être seuls. L’époux, Julien Maurel, fils du notaire de Roquesteron, véritable « corbeille à héritages », apportait suffisamment de biens pour combler les prétentions du père Bounin, un parvenu assuré d’avoir conclu une bonne affaire. Les musiciens, après s’être démenés, rentraient chez eux un rien pompette avec les poches remplies de lourdes pièces d’or, juste rétribution de leurs services. La mère Bounin, forte bonne femme au grand cœur, leur avait même remis deux fioles de gnole, en cachette du père, « pour la route ! » Heureux, Damien rêvait déjà d’offrir un médaillon à sa douce et tendre Julie et peut-être en plus, d’acheter un âne pour l’aider à cultiver son modeste lopin de terre. Nous verrions ça avec le père Bounin au Broc, pour la foire de la Saint Michel… Et de chanter : « Tintoun la rira tintenne, La Bella es indourmida aou tintoun déou moulin… » Soudain, comme un échos inattendu à sa chanson, l’homme entendit : « , Hououou, Houououou… » Non, ce n’était pas les aboiements familiers de Filou le chien de Maximin, mais bien autre chose : les loups !   Oui, il s’agissait d’une bande de loups affamés, conduite par un mâle efflanqué, qui après avoir tenté sa chance en suivant le troupeau de Maximin s’était repliée sous la vigoureuse riposte du berger et de son chien. Rebroussant chemin, ils flairèrent immédiatement une proie toute aussi intéressante dans ce grand dégingandé, gesticulant en chantant sous la lune. Puis les choses allèrent très vite. Alors que Damien, las de porter son pesant tambourin, s’accordait une pause réconfortante soulignée d’une rasade de gnole, il vit s’approcher la horde hurlante bien décidée à l’attaquer. Lâchant la fiole, dans un réflexe de sauvegarde il se mit à battre tambour pour effrayer la meute. Surpris les loups s’arrêtèrent un temps, mais l’homme comprit que ce répit serait de courte durée, il en fallait plus pour écarter le péril. Prenant ses jambes à son cou, Damien fonça vers la maisonnette voisine, pour se mettre à l’abris. Parvenu devant celle-ci il martela la porte avec l’énergie du désespoir, hélas point de réponse ! Les yeux flamboyant de désir et les crocs éclatant de blancheur sous la lumière de la lune, les loups avançaient en grondant vers le malheureux Damien. Se sentant perdu, l’homme recommandait déjà son âme à Dieu. C’est en levant la tête vers le ciel qu’il aperçut les branches basses et bienveillantes de l’auguste fayard. S’agrippant au tronc protecteur, il se hissa sur une solide branche, alors que déjà ses poursuivants sautaient vivement pour le mordre, parvenant à déchirer à coups de dents son costume de fête et plus particulièrement sa veste laquelle laissa échapper le précieux contenu de ses poches. Un ultime tintement de pièces jaunes tombant en cascade précéda la chute de la fiole s’écrasant d’un bruit mat. Grimpant plus haut, pour éviter les élans de férocité se ses agresseurs, Damien  put enfin respirer. Gêné par le tambour accroché à son dos, il s’en dégagea pour le frapper à nouveau avec violence ce qui eut pour effet de faire reculer ses assaillants. Déjà la lumière de l’aube rougeoyait l’horizon.
Le musicien, confortablement installé sur la fourche de deux grosses branches, continuait à battre tambour avec la régularité d’un métronome tout en chantant à tue-tête : « Brave grenadier, fais face à la mitraille. Si tu gardes ton courage, vaille que vaille tu écraseras ces pistachiers ! » Agacés par cette chanson guerrière au ton provocant, appuyée par des roulements de tambour, les loups baissèrent les oreilles puis s’assirent comme pou mieux réfléchir. Après une heure de ce monotone récital, lassés, ils quittèrent le pied du fayard langues pendantes à la queue leu leu . Le soleil était déjà haut lorsque le malheureux Damien décida de sauter au bas de l’arbre. Sa belle veste et le fond de son pantalon des jours de fêtes lacérés, le musicien, à quatre pattes, ramassa les pièces éparses et la fiole vide désormais inutile. Puis, peu rassuré, il reprit le chemin de Coursegoules.  

Longtemps aux veillées, les gens du lieu se racontèrent la terrifiante histoire du pauvre tambourinaïre, revenu une nuit de la noce de la fille Bounin, sauvé des loups grâce au fayard du Gourbel.

 

D’après «Les Histoires de loups en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55

 

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05.02.2008

SAINT AGNÈS : LA SOURCE DE LA "MOUNIGA" (LA NONNE)

Surplombant Menton, à 750m au-dessus de la mer, dans un paysage tourmenté, Saint Agnès est le village du littoral le plus haut d’Europe.   A flanc de coteau en allant vers le hameau de Cabrolles coule la source de la « Mouniga » (la nonne).  

La légende rapporte que vers le Xème siècle, un chevalier troubadour était tombé amoureux d’une jeune fille noble, cloîtrée dans un couvent de Nice. Un jour, ils partirent tous deux à cheval vers l’Italie, poursuivis par les frères de la dulcinée. Arrivés au plateau aride situé sous Saint Agnès, le fiancé fut tué et la jeune fille, folle de désespoir, saisit une épée et se transperça la poitrine. Instantanément, une source jaillit en ce lieu désert.

 

D’après « Les Légendes et Chroniques insolites des Alpes Maritimes » (Equinoxe-éditions Saint Rémy de Provence), pour commander cet ouvrage dédicacé de 23 € : téléphoner au 04 93 24 86 55.

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29.01.2008

SAINT ETIENNE DE TINÉE : LE PRÉ DU DIABLE

Comme chaque année au mois de juin, j’avais quitté Vinadio sur les bords de la Stura avec ma fille Lucia pour aller chercher du travail de l’autre côté des Alpes. Après avoir fait halte à l’hospice de Sainte-Anne, nous avions franchi le col de la Lombarde pour rejoindre Isola dans la vallée de la Tinée. Là, commençait la quête incertaine d’un emploi. A l’auberge on m’indiqua un particulier de Douans qui cherchait un faucheur à la tâche. Le lendemain, je me présentais à Firmin Rapuc qui m’expliqua où se situait son pré au quartier du Bourguet. L’aubergiste m’avait bien dit : « Tu es robuste, mais méfie-toi, son pré porte malheur, il recrute toujours des faucheurs du dehors qui, le travail fait, disparaissent sans laisser de trace… ». L’homme m’apparut franc du collier, si ce n’était son étrange regard gris dont il m’avait toisé en  précisant : « Quand tu auras fauché le pré et rassemblé le foin, passe chez moi, je te réglerai d’un écu de trois livres. ». J’attaquais la coupe l’après-midi, malgré la chaleur. Lucia ratissait, tout allait comme je le souhaitais. Le soir épuisés, nous dormîmes dans la grange et, au premier chant d’oiseau, dans l’air frais du matin, nous étions à nouveau sur le pré. En fin d’après-midi, parvenu au bout de mon travail, je demandais à Lucia d’aller décrocher la gourde suspendue à un noyer poussant en bordure du pré. Alors qu’elle escaladait une branche basse, la gamine remarqua du côté de Douans une curieuse fumée qui se déplaçait à raz de terre, à la vitesse d’un cheval au galop. « Père, Père, le nuage viens vers nous ! Il voltige, je le vois qui s’amasse, il avance ! Attention Père, c’est un animal énorme, un gros chien ! ». Elle n’avait pas fini sa phrase que je vis apparaître au bout du pré, un loup monstrueux fonçant sur moi. Bien campé sur mes deux jambes, la faux levée, je fis face à la bête furieuse qui ne pu éviter un magistral coup de faux à la patte droite. Blessé, claudiquant, le loup fit demi-tour et repartit en gémissant d’où il était venu. Lucia qui applaudissait, parti d’un tel éclat de rire qu’elle en dégringola de son perchoir. Je commençais à deviner le destin tragique des malheureux venus avant moi pour faucher le terrible pré. Le matin suivant, nous frappâmes à la porte de Firmin Rapuc pour nous faire régler. Une voix sourde nous invita à entrer : « Venez mon brave et toi aussi petite, approchez-vous, excusez-moi de vous recevoir dans ma chambre, je suis obligé de garder le lit, une mauvaise chute, on se fait vieux ! ». Le pauvre homme pâle, dans sa chemise de lin, se pencha, fouilla en maugréant dans la poche de son gilet accroché à une chaise voisine du lit…Lucia me jeta un coup d’œil complice, en me donnant un coup de coude. Je remarquais que Firmin se servait maladroitement de sa main gauche, alors que son bras droit pendait suspendu en écharpe à l’épaule. Lucia pouffa et lui dit : « Maistre, pourquoi ne pas vous servir de votre main droite ? – Voilà, voilà j’y arrive » poursuivit le bonhomme en lui jetant un regard noir : « T’es bien trop maligne pour tes douze ans, si tu n’avais pas été là… ». Il sortit enfin un écu brillant qu’il me tendit en ajoutant comme à regret : « C’est bien ça n’est ce pas ? ». J’opinais du chef. Il conclut : « Ah ! Les temps sont durs, adieu l’ami ». Quand nous fûmes dehors, je n’avais pas posé mon chapeau sur la tête que Lucia impatiente commentait : « Tu as compris, c’est lui ! ». J’essayais d’imaginer comment cet homme  pouvait se changer en loup et dévorer ceux qu’il ne voulait pas payer et par quel pouvoir extraordinaire ? Mais la leçon avait-elle porté ? J’en aurai le cœur net.   L ‘année suivante, je repassais le col à la même époque, la barbe et les cheveux longs, teintés en blanc. Je me présentais chez Maître Rapuc, voûté sous le poids des ans, traînant les pieds, accompagné cette fois de mon âne. L’autre me reçut tout revigoré et ne parut pas me reconnaître. Le marché fut vite conclu et je repartis tondre le pré maudit. A la fin du troisième jour de fauche, j’attachais avec soin mon baudet au noyer, puis j’allais achever mon travail. Je n’avais pas donné le dernier coup de faux que l’animal se mit à braire et à sauter, tirant sur sa corde pour m’avertir de l’imminence d’un danger. Quelques secondes ne s’étaient pas écoulées qu’un loup roux d’une taille impressionnante déboulait de la haie, fonçant vers moi en grognant de rage. Un coup de faux aiguisée bien ajusté, décapita l’affreuse bête qui vint mourir à mes pieds. On n’entendit plus parler du diabolique Firmin Rapuc, rusé serviteur du Malin.

Le « Pré du Diable » ou « Pré du Loup » existe toujours, mais étonnamment morcelé. Les divers propriétaires ne seraient autres que les descendants du faucheur justicier, venu d’Outre-Monts.

 

D’après « Les Aventures du Diable en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55

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08.01.2008

AU BROC, "LES DOS FRAÏRES"

La légende des Dos Fraîres (les deux frères en Provençal) remonte à bien longtemps, à cet obscur Moyen Age où les guerriers brutaux côtoyaient les troubadours « qui caressaient une branche de cerisier ou le prénom d’une femme aimée » comme l’a si bien écrit Christian Bobin. Les Giraud, frères jumeaux, possédaient en commun le château de Fougassières, dressé sur un rocher surplombant la basse vallée de l’Esteron. Leur fief composé d’un pauvre village et de quelques arpents de terre aride  rapportait si peu qu’ils décidèrent d'aller chercher fortune ailleurs. Si Marcel s’engagea pour la croisade en Terre Sainte, Martin, fin lettré taquina la muse avec talent au point d’être très vite reconnu comme un des grands chantres du pays d’Oc. Devenu un troubadour estimé, son haut lignage et sa bonne réputation l’entraînèrent à fréquenter les cours de fine amour. Parcourant la Provence, il s’arrêta un soir pas loin de chez lui, au château de Bouyon, célèbre pour les fêtes qu’y donnait Raymond Laugier seigneur riche et généreux. Paradoxalement, ces réjouissances ne parvenaient pas à chasser la mélancolie affichée par sa fille Clarette, ceci depuis la blessure infligée par Gilles Blacas de Carros qui n’avait fait aucun cas des faveurs promises par la jeune fille. Plongée dans une bouderie puérile Clarette, rêveuse, oubliait ses pouvoirs de séduction pourtant bien réels. Avec ses boucles dorées encadrant un fin visage éclairé par des yeux pers, elle avait su conserver les élans et la gaucherie attendrissante de l’enfance. Hélas, l’ingénue à la mine friponne de jadis oubliait son sourire, pour s’enfermer dans un isolement inhabituel, propre à troubler son entourage. Lorsque Martin Giraud remarqua la demoiselle, il s’enflamma au point d’improviser des poèmes dont la nature et l’objet ne laissaient aucun doute sur ses sentiments. La fête achevée, la décence et les règles de l’amour courtois l’obligèrent à rependre son destin de saltimbanque le long des chemins. Un temps flattée et sensible aux belles paroles du troubadour, Clarette plongea à nouveau dans son chagrin après le départ de son soupirant. Ses longues promenades à cheval au travers des forêts du Cheiron ne s’achevaient qu’au déclin du jour. Elle rentrait alors fourbue, pour tomber dans les bras de sa tante, la bonne Adélaïde qui essuyait parfois les larmes de son pauvre visage tourmenté. Un soir, au détour d’un chemin, la jeune fille aperçut une ombre furtive se faufilant au travers des taillis, pour réapparaître plus loin dans une clairière. César, son cheval, dressa l’oreille avant de s’immobiliser puis de se cabrer en hennissant de peur à la vue d’un étrange animal gris qui s’avançait vers eux en trottinant d’un pas décidé. Clarette n’en croyait pas ses yeux. Parvenu à peu de distance, la bête se leva sur ses deux pattes arrières avant de s’adresser à elle sur un ton moqueur : « N’ayez crainte gente demoiselle, je suis Martin Giraud votre voisin poète ! Puis se débarrassant de la peau de loup qui le couvrait, le jeune troubadour ajouta : « Pardonnez-moi ce subterfuge, mais grand était mon désir de vous revoir, j’ai imaginé ce déguisement pour pouvoir vous rencontrer à nouveau loin des hommes et ainsi ne pas vous compromettre. Depuis le soir où j’ai croisé votre beau regard, son image hante mes pensées et mes rêves. Revoir ne serait-ce qu’un instant le reflet de la lumière dans l’eau pur de vos yeux, espérer peut-être pouvoir caresser un jour votre chevelure dorée chargée des rayons de l’astre du jour suffisent à combler un cœur douloureux empli de tendres sentiments. » Puis tombant à genoux, il poursuivit : « Belle Clarette, je ne vivais que dans l’attente de ce précieux instant. » Un sourire illumina soudain le visage de la jeune fille habituellement morose, troublée par la magie du verbe, elle retrouva une attitude conquérante pour se déhancher de façon suggestive, avant de sauter à bas de sa monture et tendre la main à Martin. « Redressez-vous doux seigneur ! Bien que flattée par vos propos j’estime ne pas mériter autant de considération. Voyez en moi une personne simple dont les attraits relèvent du commun, je ne suis qu’une fille à la beauté banale épargnée par la disgrâce de Dieu. » Déjà, Martin s’était emparé de la blanche et douce main de Clarette pour la porter à ses lèvres, elle n’eut pas le courage de se soustraire à cet hommage forcé. Cette première faiblesse en encouragea bien d’autres toutes aussi entreprenantes. Succombant sous les assauts fougueux du bouillant Martin, oubliant l’heure, Clarette se prêta au jeu pour enfin céder à ses avances avec une volupté insoupçonnée. Déjà la nuit tombait lorsqu elle parvint au château familial. Encore chavirée, les joues roses, la tenue défaite, elle se lança dans une volubile explication d’où il ressortait qu’elle s’était perdue sur le chemin du retour.

Le père se réjouit de la voir retrouver un solide appétit, mettant sur le compte du grand air ce rétablissement soudain. Pour lui, pas de doute, aussi l’encouragea-t-il à poursuivre chaque jour ce salutaire exercice.

Clarette prit goût à ces escapades quotidiennes, aboutissant après de prudents détours au Pra du Gueux où la cabane abandonnée d’un charbonnier accueillait les ébats amoureux des deux amants.

Martin, tout aussi méfiant, parcourait la forêt des Selves couvert de sa peau de loup pour éviter d’être reconnu, mais cet inquiétant accoutrement semait l’effroi auprès des rares manants occupés à ramasser du bois ou à faire paître leurs troupeaux. Prévenu de cette présence gênante, le seigneur décida d’en écarter la menace, d’autant plus que la bête tentait d’approcher incognito le château dans lequel se trouvait Clarette et où personne ne l’attendait.

Lassé, Raymond Laugier, pourtant connu pour sa tolérance, organisa une battue avec ses paysans et ses soldats. Le troubadour finit cette chasse sérieusement blessé et bastonné. Il ne se tira d’affaire  qu’en amadouant par son éloquence ceux qui le frappaient. Le loup-garou des Selves récupéré, soigné et réconforté par Clarette, disparut à la nuit tombée à la faveur du brouillard. Il rejoignit tout penaud Fougassières où Marcel, enfin de retour de Terre Sainte, s’amusa fort des mésaventures de son frère jumeau.

Martin lui expliqua son amour impossible, vu qu’il ne pourrait jamais prétendre épouser Clarette, compte tenu de l’importance de la dote réclamée par son père.

 Dans ces désolantes conditions, leur amour mutuel  devrait se limiter à la poursuite de rapports clandestins.

Chez Clarette, l’éveil de la sensualité très tôt comblée par un amant expert, l’entraîna dans des crises de passion dévorante.

Combien de ruses perverses n’usait-elle pas pour raviver les performances parfois déclinantes d’un tendre et habile amant soumis à ses assauts répétés!

Le malheureux Martin sortait de ces après midis enfiévrés à bout de sève, après avoir succombé aux manœuvres réitérées de la volcanique Clarette. La douce ingénue de leurs premières rencontres avait laissé place à une maîtresse au désir insatiable.

Un soir, lassé, il confia ses déboires à Marcel et leur fraternelle complicité aboutit à un subtil stratagème destiné à protéger Marcel des débordements diaboliques de son ardente maîtresse. La totale ressemblance des bessons les mettant à l’abri de toute reconnaissance possible, les deux frères décidèrent d’épargner Martin en partageant en alternance les faveurs dévorantes de la lascive Clarette.

Ainsi dédoublé, Martin pouvait faire face sans difficulté aux exigences amoureuses de sa maîtresse.

Masqué sous une peau de loup, chacun se rendait tour à tour aux chaudes rencontres de Pra du Gueux. Le jeu ravissait d’autant plus les jumeaux qu’ils se félicitaient de pouvoir profiter d’une pareille aubaine.

Attirée physiquement de façon obsessionnelle, Clarette palpitante faisait sceller César dés midi. N’ayant cure du temps et en dépit des recommandations de son entourage, folle de désir, elle se lançait à bride abattue jusqu’à la cabane du charbonnier, pour s’enivrer des plus douces voluptés.

Les trois partenaires, plongés dans un tourbillon de luxure, auraient pu poursuivre leurs relations sans l’entêtement d’Honoré Laugier, bien décider à marier son unique fille au meilleur parti.

Un prétendant honorable se présenta en la personne de Jean de Glandèves seigneur de Toudon, la Caïnée et autres lieux du Val d’Esteron.

Ce veuf à cheveux gris, bien qu’ayant deux fois l’âge de Clarette, apparaissait doté de toutes les vertus viriles de la noblesse. Ardent combattant, un rien brigand, revenu de la croisade auréolé de gloire, il se plaisait à affirmer : « Je désire la guerre et déteste la paix et quand je vois les chevaux armés s’assembler et former une telle mêlée que les heaumes les lances et les pierres se brisent, je deviens puissant et joyeux ! »

Les épousailles eurent lieu un mois après les présentations, sans que Clarette, toujours en proie à l’amour fou qu’elle portait à Martin, ne réalise ce qui lui arrivait.

Installée sur la rive gauche de l’Esteron, dans l’austère château des Glandèves, la jeune femme soupirait chaque soir, en apercevant au couchant sur l’autre rive, la forêt des Selves chargée des plus tendres souvenirs.

N’y tenant plus et sous le prétexte de revoir sa famille, elle quittait Toudon dès que son époux et maître s’absentait pour régler quelque affaire, percevoir l’impôt ou s’impliquer dans un différend avec ses voisins.

La cabane de Pra du Gueux redevenait alors le théâtre de rapports frénétiques, partagés avec Martin ou Marcel toujours disposés à honorer une Clarette au tempérament de feu.

Mais ces escapades renouvelées finirent par attirer l’attention de Sylvain « le borgne », fidèle lieutenant de Jean de Glandèves, soldat émérite, homme de main capable des plus basses besognes. Coureur de bois toujours à l’affût, son instinct de chasseur l’entraînait dans de folles chevauchées à travers tout le Val d’Esteron.

C’est ainsi qu’un après midi de novembre, il remarqua des traces suspectes de pas dans la neige. Mis en éveil, il suivit la piste pour aboutir, à travers bois, à la cabane de Pra du Gueux, elle-même entourée d’empreintes de sabots de cheval qu’il identifia sans hésiter. C’était bien ceux de César, avec leurs fers caractéristiques.

Que venait donc faire là l’épouse du seigneur,  soi-disant partie rejoindre le château paternel ? Pour en savoir plus, Sylvain s’embusqua le jour suivant à proximité, il vit alors arriver un loup étrange dressé sur ses pattes arrières, un loup-garou, moitié homme moitié loup, se dirigeant vers la cabane auprès de laquelle il aperçut César attaché par la bride.

Sentant sa maîtresse menacée, Sylvain décida d’agir. Saisissant sa lance il s’avança vers la bête et lui enfonça l’épieu dans le flanc. L’animal grogna de souffrance, perdit sa peau pour laisser apparaître un homme jeune, couvert de sang, qui s’écroula en gémissant avant de s’immobiliser le visage livide et les yeux vitreux.

Clarette sortit de la cabane en hurlant de douleur à la vue de son amant trucidé.

Sylvain posa son genou à terre, puis se voulant rassurant il jouta : «  Madame, tranquillisez-vous, vous ne risquez plus rien. »

La dépouille identifiée grâce à sa bague portant le sceau des Giraud, fut portée jusqu’au château de Fougassières où le survivant des bessons enterra dignement son frère.

A quelques semaines de là, Clarette annonça qu’elle était enceinte avant de donner plus tard naissance à un beau garçon qu’elle s’empressa de baptiser Jean-Loup.

Jean de Glandèves, fou de bonheur, pouvait enfin se flatter d’assurer sa noble descendance.

Un soir de mai, Clarette s’égara dans les bois des Selves au retour de Bouyon. Passant près de la cabane de Pra du Gueux, elle aborda un bûcheron qui passait par-là, il lui assura avoir croisé dans les parages un loup bizarre venu roder aux abords de la maisonnette. A la suite de cette révélation, on raconte qu’elle revint souvent sur les lieux de son bonheur passé. Enfin, un jour sa patiente obstination fut récompensée par l’heureuse rencontre de son amant ressuscité. S’agissait-il de Martin ou de Marcel ? Nul ne le sait !

Si à l’époque la sexualité du loup était réputée au point d’être jalousée par les hommes, la légende des « Dos Fraïres » a traversé les âges grâce à des fondements historiques indiscutables.

Aujourd’hui, les Dos Fraïres forment un vaste quartier de la commune du Broc, après avoir constitué le fief des Giraud, puis une commune rattachée à la couronne de Savoie jusqu’en 1760.

Les vestiges du château de Fougassières, détruit au XIVè siècle, dominent encore les ruines d’un village médiéval dissimulées sous les chênes verts, au-dessus de la chapelle Sainte Marguerite. Cet ensemble conserve depuis le Moyen-Age le souvenir émouvant des frères Giraud, ces bessons, modestes feudataires, entraînés par la passion dans une brûlante histoire d’amour.

 

D’après «Les Histoires de loups en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55

Pour en savoir plus sur un village typique chargé d’anecdotes et d’images du passé : Cliquez sur

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26.12.2007

A ROURE ET ROUBION LA CAVALCADE DU DIABLE

Roure apparaît au terme d’une route qui entasse les lacets de son étroit ruban sur dix kilomètres, depuis Saint-Sauveur-sur-Tinée, avec au-dessus du village, la chapelle décorée de Saint Sébastien et Saint Bernard. Là s’étale sur les murs, douze scènes de la « Légende dorée », ainsi qu’une étonnante «diablerie », datées de 1510 et signées par Andrea de Cela. A gauche, au-dessus des tourments de l’Enfer, figurent six scènes de Saint Sébastien, à droite six scènes de Saint Bernard. Dans l’une d’elles, Saint Bernard exorcise à l’aide d’un seau d’eau bénite, une ville enserrée dans ses remparts, d’où s’échappent deux diables noirs gambadant dans le ciel. Dans une niche voisine en trompe l’œil, Saint Bernard tient un autre diable enchaîné à ses pieds. La fresque dite des Vices est exceptionnelle par ses détails réalistes. Des diables noirs s’y montrent très actifs. Si l’un chevauche sans vergogne une femme nue, un autre joue du galoubet et du tambourin pour stimuler la folle sarabande, alors qu’un troisième tirant une langue gourmande, s’empare de l’auréole d’un pauvre pécheur ! Cette scène a été mise en rapport avec un fait divers qui aurait précédé la commande de la fresque. Le péché de chair ayant été commis à Roure entre Delphine, femme de Jean Bovis et l’abbé Pierre Blanqui, la communauté, dans un but moralisateur, aurait demandé à Andrea de Cela de représenter le châtiment réservé à ceux qui ont fauté par la chair. Un kilomètre avant de parvenir au village de Roubion, en venant de Saint Sauveur, se dresse la chapelle Saint Sébastien, destinée à éloigner les dangers de la peste. Les fresques qui la décorent sont datées de 1513. Sur les côtés intérieurs s’alignent les vices et les vertus, avec la gueule béante de l’Enfer, ainsi que douze scènes de la légende de Saint Sébastien. Ces peintures rustiques et naïves présentent là encore les gesticulations de diables harcelant la lamentable caravane des vices. On notera qu’ici la Luxure s’adapte au terroir en chevauchant un chamois et que la Colère est montée sur un étrange dragon ailé bipède. D’une manière générale, les représentations du Mal dans les retables et peintures murales des Alpes Maritimes ne se limitent pas au Diable, mais concernent  aussi des monstres divers dont triomphent Saint Michel, Saint Georges et Sainte Marthe ou qu’exorcise Saint Jean. L’horreur et la répulsion, inspirée par ces images hideuses, devaient suffire à convaincre ceux qui pouvaient encore se laisser aller à succomber à la tentation.

Le vestige d’une inscription de la chapelle Saint Sébastien de Roubion : « O Tu que passes…Sabes » résume la vertu pédagogique dégagée par ces fresques.

 

 D’après « Les Aventures du Diable en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55

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