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28.11.2007

A LA TOUR SUR TINÉE: LE TRIOMPHE DU DIABLE

Pris dans un univers accidenté entre la pierre et le soleil, soumis à l’autorité de l’Eglise, l’homme des Alpes Maritimes a su ménager la part secrète de l’imaginaire. Malgré son adaptation aux croyances agraires issues du paganisme, l’Eglise n’a pu canaliser les comportements nés du rêve et de la superstition. Ainsi apparaissent ces recettes venues de la nuit du temps qui rassurent face aux périls inexpliqués qu’apporte la vie de tous les jours. Ces réalités ne sont pas à reléguer dans le catalogue des pratiques oubliées, puisqu’en 1960, on allait encore consulter la sorcière du village et  que, récemment encore, le clergé se distinguait en conjurant à force d’incantations les possibles menaces visant les récoltes. Plus qu’ailleurs, les régions intérieures écartées, placées dans un isolement propice, devaient accueillir et faire foi aux messages obscurs de la magie et de la sorcellerie. Les artisans en étaient «le magou », tour à tour mage et rebouteux ou encore «la masca », plus inquiétante et redoutable, jeteuse de sorts, bien souvent associée au Diable, «lou diaou ». Ce personnage central, se retrouve dans un grand nombre d’expression et dans la toponymie, servant d’explication commode à tous les mystères et principalement aux pires. Les roches aux formes étranges, les colonnes chapeautées d’une pierre, les sources intermittentes, les signes gravés dans la Vallée des Merveilles étaient mis au crédit de ce grand pertubateur. Pour écarter cet intrus, le clergé médiéval et celui des époques plus récentes n’hésitaient pas. A titre d’exorcisme permanent, il faisait planter des croix le long des chemins, dresser des oratoires sur les cols et autour des villages, comme de véritables cordons sanitaires. Présent dans la nature, il est aussi dans les esprits : particulièrement dans les peintures murales des chapelles de Clans, Roubion, La Tour, Venanson qui font la part belle aux sept vices. Ils se suivent dans une pittoresque cavalcade tirée vers l’Enfer par un Diable énergique ; attachés l’un à l’autre par une longue chaîne, un second diablotin en queue presse la colonne. L’étonnante caravane défile sur les murs de plusieurs sanctuaires des Alpes du sud. L’Orgueil, plume au chapeau, tout fringuant, chevauche un lion ; l’Avarice, sac d’écus en main, monte un quadrupède variable ; la Luxure est à califourchon sur un bouc ou un chamois (Roubion), elle est figurée parfois sous les traits d’une élégante, robe retroussée, se regardant dans un miroir ; la Colère placée sur un ours ou un dragon (Roubion) se perce la gorge avec une épée ; la Gourmandise à cheval sur un porc ou un loup porte un jambon sur l’épaule, l’autre main brandissant une bouteille de vin bue au goulot ; l’Envie sur un léopard ou un renard indique du doigt son mauvais œil ; la Paresse, enfin, s’endort sur un âne aux pattes chancelantes. Le Diable s’active, entraînant la marche au son du fifre et du tambour ; à La Tour il s ‘agite sur l’épaule de l’Avarice. A Notre Dame des Fontaines, les démons tourmentent les damnés avec divers instruments de torture, dévorent déchiquettent, étranglent, aidés par de monstrueux serpents.   La chapelle des Pénitents Blancs de La Tour, possède des fresques datées de 1491, œuvre de Gérard Nadal et Brevesi Curraudi. Dans un panneau Saint Bernard tient en laisse un diable qui est ici le démon des cols alpestres. Comme les vertus, les vices sont vigoureusement représentés, enchaînés les uns aux autres par le cou et montés sur des animaux divers, ils se dirigent vers la bouche de l’Enfer, portant de petits diables sur leur épaule. L’Orgueil est assis sur un lion, la Luxure sur un bouc, la Colère sur un léopard, la Paresse sur un âne, les trois autres, détériorées, chevauchent des montures mal aisées à définir. Ici, la Luxure parée d’un collier en torsade monte  impudemment un bouc des plus hauts, fortement encorné et doté de puissants attributs sexuels. Une main prude a délicatement gratté la peinture à cet endroit. Bien que tenant un miroir, elle se tourne face au spectateur, la main sur la hanche, dans une provocante attitude d’invite. Le chevet porte un remarquable Jugement dernier. Au sommet le Christ, avec l’épée de l’apocalypse sortant de la bouche, est assis sur un arc-en-ciel, entouré de Marie et Saint Jean Baptiste. Les anges sonnent de la trompe, alors que les morts sortent de leurs tombes rectangulaires creusées dans le sol herbeux. Plus bas à droite du Juge, un gigantesque Saint Pierre, aidé d’un ange, conduit six petits élus entièrement nus vers le Paradis, représenté par une citadelle crénelée. Il enfonce sa clé dans la serrure pour leur ouvrir la porte, au-dessus de laquelle veille un ange. A l’opposé, un grand diable lui fait pendant du côté des réprouvés, muni de quatre cornes, avec un croc unique retroussant sa lèvre inférieure. Il avance déterminé à grand pas vers la gueule de l’Enfer, pour y verser le contenu de sa hotte composé de quatre damnés grelottants, désormais assurés d’être au chaud. Ce pourvoyeur de géhenne porte sur l’épaule un bâton, au bout duquel est ficelé un minuscule bonhomme coiffé dérisoirement d’une mitre en papier, sur laquelle est dessiné un allègre diablotin. Ce bonnet infamant était réservé aux victimes de la terrible Inquisition, condamnées à l’autodafé comme suppôts de Satan.

D’après « Les Aventures du Diable en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55

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24.11.2007

LE SINISTRE FESTIN DE ROCCASPARVIERA

Roccasparviera, village ruiné perdu au fond de la vallée du Paillon au dessus de Coaraze, reste un site marqué de funestes légendes. Quelques pans de murs gris accrochés au rocher, un peu à l’écart sur un piton une modeste chapelle dédiée à Saint Michel exorciseur du Démon, c’est tout ce qui subsiste de ce lieu riche en récits tragiques mêlant meurtre et trahison. Ici, l’imaginaire retrouve la brutale réalité d’un décor lugubre, propre à raviver la mémoire de ces conteurs de jadis, évoquant dans leurs relations le sang du crime, la malédiction et la vengeance. Peu connue et en rapport avec la tradition orale, l’histoire suivante est due à Paul Canestrier qui sut s’intéresser au destin dramatique de ce malheureux village. Le seigneur de Roccasparvièra avait deux fils, Antonio et Paolo, qui s’éprirent de la plus jolie demoiselle, fille d’un baron voisin. Le seigneur de Roccasparvièra mourut et la demoiselle préféra Antonio, l’aîné, parce qu’il héritait du fief de son père. Paolo dévorait sa rage en silence. La noce fut célébrée en grande pompe, en présence de tous les châtelains de la région. Dans la grande salle du château, on mangea beaucoup de venaison arrosée de vins généreux. Quatre serviteurs posèrent sur la table un sanglier rôti qu’entouraient des marcassins enrobés de pâte dorée. Paolo leva sa coupe, en l’honneur de la jeune épousée, rayonnante de joie. « Belle sœur, dit-il je compte vous rendre un jour ce repas de noces ». Puis il disparut. La tradition rapporte qu’il avait pris soin de ferrer son cheval à rebours pour que l’on ne sût de quel côté il était parti. Le bonheur régnait au château de Roccasparvièra, trois fils comblaient les vœux les plus chers d’Antonio. Son aîné avait 20 ans, quand un jour, au retour de la chasse, Antonio apprit que les Sarrasins du Fraxinet de saint Hospice dévastaient la vallée du Paillon et s’étaient approchés de Coaraze. Ils avaient à leur tête un homme de haute taille qui se distinguait  par son acharnement féroce contre les malheureux villageois. Il portait l’armure de fer des chevaliers chrétiens, et on l’avait surnommé le renégat. Antoine fit barrer les deux portes du village où aboutissaient les deux sentiers en zigzag dans le rocher. Des hommes postés au bord de l’abîme tout autour du village étaient prêts à rouler des blocs sur les assaillants. Par une nuit noire, orageuse, les Sarrasins s’insinuèrent dans un souterrain, connu seulement du châtelain, et parvinrent au manoir. L’homme à l’armure de fer dirigea le massacre. Il égorgea lui même le seigneur de Roccasparvièra et se penchant sur sa victime, lui murmura quelques mots à l’oreille. Le mourant le regarda avec effroi et rendit l’âme. L’homme à l’armure de fer entra dans les appartements de la châtelaine. - Madame, lui dit-il je suis Paolo votre beau-frère et je viens vous rendre votre repas de noce, selon ma promesse. A ce moment, un sarrasin entra et annonça « Monseigneur est servi. » Paolo offrit le bras à la châtelaine apeurée, tremblante. Sur la table de la grande salle, un plat immense était recouvert d’un voile. Paolo le fit découvrir. Alors apparurent les cadavres ensanglantés du seigneur de Roccasparvièra et de ses deux fils. - Madame ajouta Paolo, plat pour plat : Voici le sanglier et les marcassins. N’ai-je pas tenu parole ! La châtelaine jeta un grand cri et s’évanouit. Quand elle eut repris ses sens, elle était folle et ne cessait de chanter une vieille complainte qui prédisait la ruine du château.

Vai, ô rocca, roquina

Va, roche, rochette
Un, aultre temp sara Un jour viendra
que sobre te reina Où sur tes ruines
Plu noun li cantera Ne chantera plus
Le gal ni la gallina Le coq ni la poule,
Ma les crôos, los sparviers, Mais les corbeaux et les éperviers
El altre aosels salvagiere Et autres oiseaux de proies
Elle mourut quelques jours après. Heureusement, le plus jeune fils d’Antonio se trouvait dans la montagne, chez un paysan qui l’entraînait à chasser le chamois. Paolo s’installa au château de Roccasparvièra avec des sarrasins. Il se livrait à l’orgie, au meurtre, au pillage et terrorisait les habitants. Une fois, il s’en alla très loin, dans un val qu’il ne connaissait point, à la poursuite d’une harde de chamois et s’égarât à la tombée de la nuit. Il rencontra un jeune chasseur vêtu comme un gentilhomme. « Manant, cria-t-il, ramène-moi à Roccasparvièra et tu auras une bonne récompense. » Monseigneur répondit le jeune homme, nous en sommes à plus de huit heures de marche ; la nuit descend et les sentiers sont très dangereux. Venez vous reposer dans mon pavillon de chasse, à quelques pas d’ici ; je vous recevrai de mon mieux et au petit jour, je vous accompagnerai ! Paolo le suivit sans méfiance dans une chaumière spacieuse, bien tenue. Le jeune homme l’installa devant un bon feu, le laissa quelques instants et revint. - Sa seigneurie est servie ! prononça-t-il d’une voix profonde et calme. A ces mots, Paolo tressaillit. Il suivit le jeune homme dans la pièce voisine. Un voile recouvrait un objet volumineux placé au centre de la table. Monseigneur, dit le jeune homme, je ne puis vous offrir ni sanglier ni marcassin, je le regrette, mais chacun fait selon son pouvoir ...

Il souleva le voile. Un cercueil vide apparut. Deux hommes embusqués sous la table saisirent Paolo et le couchèrent dans la bière qu’ils descendirent dans un caveau.

Toutes les nuits, à l’heure où Paolo avait égorgé son père et deux de ses frères, le justicier ouvrait la trappe du caveau et montrait au prisonnier des quartiers de sangliers. « Monseigneur est servi. » Le douzième jour, Paolo mourut de faim et de rage. Le jeune seigneur de Roccasparvièra se mit à la tête des habitants et chassa les sarrasins du village. Puis il mit le feu au château qui avait été le théâtre de tant de forfaits. Ayant ainsi vengé sa famille, il s’en alla en pèlerinage à Jérusalem.

D’après « Les Légendes et Chroniques insolites des Alpes Maritimes » (Equinoxe-éditions Saint Rémy de Provence), pour commander cet ouvrage dédicacé de 23 € : téléphoner au 04 93 24 86 55.

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20.11.2007

LA COMMANDERIE DU BROC, DES VESTIGES TEMPLIERS EXCEPTIONNELS

L’histoire de  la  petite seigneurie de La Bastide-Saint Laurent  dont les ruines hérissent  encore  le Baou des Blancs, haute falaise calcaire dominant Vence,  se confond avec  le  passé  tumultueux de  l’antique cité.

Selon l’historien local Tisserand, les populations de Vence  sous la direction de leur évêque, le bienheureux Deuthère, se seraient réfugiées  sur les Baous vers 578, la ville étant saccagée par les  terribles Lombards.

Sur  les  fondations  d’un «castellaras » protohistorique, les habitants commencent alors à édifier une grande  forteresse pour s’y abriter et  quitter les grottes voisines où ils s’étaient cachés avec leurs biens  les plus précieux.

Une église dédiée à Saint Laurent y fut consacrée, de cette lointaine  époque daterait la fondation  de La Bastide-Saint Laurent. Aucune  mention du lieu n’est faite avant la troisième invasion musulmane. Vers 732, les bandes de Sarrasins envahissent la Provence orientale, à Lérins 505 moines périssent sous les cimeterres, Toulon, Fréjus, Antibes et Nice ne peuvent résister au pillage. Vence est à nouveau complètement  rasé et les sommets des Baous  servent encore de refuge. Selon L. Dailliez, cette  période mouvementée  marquerait la naissance du «castrum » (village fortifié) de La Bastide-Saint Laurent. Plus précises, les annales de la ville nous apprennent qu’en 933 la population, décimée  par une  nouvelle incursion sarrasine, regagne  la chaîne des  Baous et y édifie les premiers éléments de La Bastide-Saint Laurent ou encore Saint Laurent- La Bastide.

Cette hypothèse est soutenue par J.C. Poteur qui ajoute  que : « le groupe épiscopal de Vence est reconstruit, sur le site antique ou non loin, dès l’époque carolingienne ». Toujours à la fin du Xe siècle, de nouveaux seigneurs régionaux de l’entourage de Guillaume de Provence dit «le libérateur », les Mévouillon, vicomtes  de  Nice, occupent les fortifications de  l’éperon du Baou des Blancs où ils dressent un château. La  famille de Saint Laurent est présente dès 1033 à la cour des vicomtes de  Nice.

 La seigneurie transmise  aux Templiers en 1195 avec un but militaire évident, leur sera confirmée en 1215, lorsque  Rostang de Saint Laurent reçoit les biens du Cayron. Il est invité à cette occasion par l’évêque «à protéger les habitants en veillant  sur  les gardes de son monastère ».

Le toponyme de Baou des Blancs ou rocher  des « Blancs» pourrait être en rapport avec la présence en ces lieux des chevaliers au « blanc » manteau. D’après J.C. Poteur, au début du XIIIe siècle l’église Saint Martin, bâtie au pied du Baou, aurait été fortifiée par le Comte de Provence, à l’occasion des luttes  l’opposant  aux aristocrates. Le château Saint Martin aurait alors contrôlé la voie reliant Vence au Haut Pays, tout en permettant le siège de la forteresse de Saint Laurent La Bastide, échappée pour un temps à la tutelle des Templiers, alliés fidèles du Comte. Les opérations achevées, Raymond-Bérenger V comte de Provence cède par acte du 15 décembre 1229 à son loyal serviteur le baron Romée de  Villeneuve, entre autres fiefs, ceux de Vence et de Saint Laurent de Vence. Cette décision mettra définitivement fin au consulat de la cité de Vence. J.C. Poteur émet l’hypothèse d’une éventuelle cession du château Saint Martin aux dévoués  Templiers, à cette  même époque. Soucieux de stimuler l’économie de Vence, Romée de Villeneuve va  y attirer les populations des alentours. Néanmoins, Saint-Laurent-la-Bastide moins peuplée apparaît affouagée en 1252, puis en 1297, dans l’enquête dite de Saint Jean et encore en 1315. Seule la Bastide est maintenue comme forteresse, avec son église  paroissiale. Le château Saint Martin, faussement désigné comme «castrum »(village fortifié) en 1232, a été supposé devenir au XIVe siècle une forteresse des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, ces héritiers et successeurs des Templiers. Ils auraient géré depuis cette maison leurs possessions locales de Vence et Saint Jeannet. Cette attribution, à un ordre militaire et religieux a contribué à amplifier la confusion sur la présence templière en ces lieux, certains y voyant le siège d’une commanderie. Or les biens du Temple à Vence n’étaient plus, dès 1338, dans l’enquête de ceux relatifs à l’Hôpital, ils avaient déjà été concédés aux seigneurs de Vence. Le château Saint Martin édifié au début du XIIIe siècle par le Comte de Provence, pour asseoir son autorité lors de la guerre contre les aristocrates rebelles du lieu, sera d’abord remis à son fidèle lieutenant Romée de Villeneuve en 1229 et restera ensuite propriété de la famille des Villeneuve-Vence, jusqu’à sa destruction en 1707, par un régiment hongrois des troupes impériales. Il est donc improbable que cette forteresse ait pu être dévolue aux Templiers puis aux Hospitaliers pour servir de siège à une quelconque commanderie.  Dans l’évêché de Vence, l’Ordre disposera de 88 services, le rendement en espèces des tenures s’élevait à 3 livres dont  une livre et 4 sous à Vence et 1 livre et 10 deniers au Broc. Les biens de la maison de Vence vont être inventoriés lors de l’arrestation des Templiers en Provence. A cette occasion les représentants du Comte : Etienne de Vence, Bertrand Falcoz, Paul de Palena, Guillaume Mayfred et Guillaume Beroard de Vence visitent le bailliage de Villeneuve. Ne connaissant ni les membres ni les censitaires de l’Ordre, répartis dans le bailliage, les officiers de Villeneuve procédèrent à une criée en langue provençale, dans les diverses localités du diocèse de Vence, pour que les intéressés se présentent devant Guillaume Gaillard, châtelain de Villeneuve, jusqu’aux premiers jours de février. Cette mesure peu discrète alerta les derniers Templiers des lieux qui purent ainsi échapper aux sergents en armes. Le recensement releva le 28 janvier 21 services au Broc, Après avoir remis leur inventaire au Sénéchal, les envoyés du Comte de Provence nommèrent à Villeneuve Guillaume Beroard de Vence comme administrateur unique de l’ensemble des biens du bailliage. L. Dailliez précise que « après la suppression, les biens de Vence passèrent à l’évêché et au baron de Villeneuve qui se partageaient la seigneurie, en compagnie du chapitre canonial de la ville ». Ceux de La Gaude seront rattachés à la maison du Broc passée à l’Hôpital. L’inventaire des biens de la commanderie de Vence, recensés dans de nombreuses localités a pu entraîner l’attribution abusive de certains monuments ou vestiges au bénéfice du Temple. La prudence et la rigueur historique imposent d’en vérifier l’authenticité, à la lumière des archives et des annales lorsqu’elles existent. Les services qu’y détenait l’Ordre n’ont fait qu’attiser davantage une polémique qui mérite quelques explications. Là encore, la présence mythique des Templiers s’accompagne de celle possible d’un trésor, propre à enflammer bien des imaginations et non des moindres. Ainsi, comme au château de La Gaude, où l’une des dernières propriétaires des lieux l’actrice Viviane Romance, nous avait confié avoir fait procéder à des sondages méthodiques, à l’occasion d’une importante restauration des lieux. Au Broc, le Temple possédait sa maison, y détenait 21 services, des droits divers dont la juridiction sur ses hommes, 1/16 de tous les bans tombés en commise et 5 redevances pour des habitations. Ce lieu figure comme une des possessions les mieux pourvues. Curieusement cette localité a été tenue à l’écart de la liste flatteuse des sites templiers, dressée par les auteurs à sensation et c’est peut-être là qu’existent les vestiges les plus authentiques, attestant de la présence de l’Ordre. Dans un acte de 1285, il est fait allusion aux droits pour les moins quinquagénaires du Temple dans le castrum du Broc. Sur appel du frère Bertrand Monnier agissant au nom du Temple de Nice, Grasse et Biot, le juge mage de Provence casse le 18 mai 1285 une sentence rendue par le juge de Nice, contre le frère donateur R. Jaubert qui avait empêché un homme du Broc, tenancier de l’Ordre d’obéir à la cour de Nice. Le 29 mai, sur appel du même frère, le juge mage casse une autre sentence rendue par le juge de Nice contre un habitant du Broc, P. Transtour, homme du Temple qui avait frappé Bertrand Canestrier, le commandeur G. Capion affirme à cette occasion les droits de justice de l’Ordre sur ses hommes dans ce castrum. Présent dès 1235 au Broc, le Temple va y exploiter ses biens jusqu’à leur saisie en 1308, avant qu’ils ne soient transmis à la commanderie de Nice des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem. En 1338, l’Hôpital y détient une maison et une chapelle héritées du Temple, 100 séterés de terre cultivée produisant 100 sétiers de méteil, 40 sétiers d’orge, s’y ajoutent 30 fosserées de vigne donnant 20 saumées de vin, 2 souchoirées de pré produisant 20 charges de foin, plus des cens et services représentant la coquette somme de 8 livres et 10 sous en argent, ainsi que plus de 5 saumées de vin. Cette estimation donne une idée du fructueux rapport de cette ancienne possession templière, trente ans après sa saisie. Sur un mamelon dominant la route reliant Le Broc à Bouyon, à trois kilomètres du village, s’élèvent les ruines de la  «commanderie ». Il s’agit d’un ensemble récemment répertorié par l’I.P.I.A.M. (Institut de préhistoire et d’archéologie des Alpes Maritimes). Trois bâtiments à étages, disposés en U, délimitent une cour intérieure, des salles voûtées sont encore apparentes aux étages inférieurs. Le bâtiment médian présente une ouverture ronde, formant rosace, orientée vers le Levant, il s’agissait probablement de la chapelle. Ce groupe d’édifices de facture médiévale, désigné comme une commanderie, dut être occupé tour à tour par les deux ordres militaires et religieux, les Templiers d’abord, puis leurs héritiers et successeurs les Hospitaliers. Dressée selon le plan classique d’une commanderie à vocation agricole, cette structure dispose ses corps de bâtiments autour d’une cour centrale fermée par une chapelle, chaque édifice ayant un usage particulier : habitation, étable, écurie, grange, caves, etc… Nous sommes là certainement en présence des restes authentiques de ce qui fut la «maison » de l’Ordre au Broc avec sa chapelle. Ces vestiges sont aujourd’hui en cours de restauration par leur nouveau propriétaire M. Santolaria.

Extrait des travaux de l’Institut de Préhistoire et d’Archéologie Alpes Méditerranée Mémoires, Tome XL, 2000, p. 125-138 Editions IPAAM (Christelle CARRON - Laurence LAUTIER)

A la demande du Service Régional de l'Archéologie, nous avons procédé, en 1998, à une campagne de prospection sur les territoires des communes de Bouyon, du Broc et de Carros. Il n'a pas été effectué de prospections systématiques mais une étude bibliographique puis une vérification sur le terrain nous ont conduites à des découvertes de sites nouveaux.   

La Commanderie (x: 987,57 y: 180,55 z : 562) : il s'agit d'un ensemble de trois bâtiments à étages, placés en « U » qui délimitent une cour intérieure. Aux étages inférieurs, des salles voûtées sont encore en place. Sur le bâtiment du milieu, présence d'une ouverture ronde en forme de rosace. Datation: il n'est pas impossible que l'ensemble ou une partie puisse remonter à l'époque médiévale. Cependant, si ce bâtiment a réellement appartenu à un groupe religieux, il est probable qu'il s'agissait des Templiers puis des Hospitaliers qui leur succédèrent.

Le Broc conserve donc les vestiges exceptionnels d’une authentique Commanderie templière, souhaitons qu’ à ce titre ils soient protégés comme un patrimoine historique évident.

 

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18.11.2007

LES TEMPLIERS DE VENCE AU BROC (1ère partie)

Dans sa monographie relative à Saint Jeannet, J.-E. Malaussène écrit :  « Avec Tisserand et l'ensemble des historiens, nous estimons, pour notre part, que le château de La Gaude fut occupé par les Templiers. Les Templiers (ordre religieux et militaire, fondé en 1118 à Jérusalem pour combattre les Musulmans), qui comptèrent bientôt 9000 commanderies, divisées en neuf provinces, prirent position dans notre contrée et occupèrent presque tous les anciens postes romains. » L’auteur cite ensuite Tisserand, (Histoire de Nice et des Alpes Maritimes) « Sentinelles échelonnées sur les hauteurs, les Commanderies surveillaient le littoral et s'avertissaient par des feux. Au signal convenu, tous les chevaliers accouraient sur le rivage. Le Broc, Saint-Etienne, La Gaude, Gattières, Saint-Martin-de-Vence, Le Castellas de Roquefort, Biot, Grasse, Villefranche et Nice surtout étaient, dès 1137, d'importants établissements, comme le témoignent les ruines que nous en voyons. On aperçoit encore sur leurs monuments la croix unie à l'étoile et au croissant. ". Malaussène poursuit : « Tous les historiens du temps conviennent que cet Ordre, devenu tout-puissant par ses richesses, son ambition et son pouvoir inquiétait les souverains ». Les Templiers du Royaume de France furent tous arrêtés le 13 octobre 1307. En Provence, ils  le seront le 24 janvier suivant. Clément V prononça la dissolution de l’Ordre du Temple au concile de Vienne en 1312; la même année, Philippe le Bel fit brûler à Paris le grand maître de l'Ordre, Jacques Molay. Templier, mot magique, renvoie à la chevalerie du Moyen-Age et plus précisément au destin tragique de moines-soldats, condamnés au bûcher pour des raisons encore mystérieuses, après avoir été dépossédés. Templier, s’associe aussi à trésor caché, à de fabuleuses richesses amassées ou ramenées d’Orient, puis dissimulées à la veille de la rafle fatale aux frères de l’Ordre. Templier suggère des monuments fortifiés : châteaux, églises, chapelles dressés pour défendre et promouvoir des valeurs spirituelles, maintenues jusqu’à nous, par delà les siècles. En effet dès 1135, l’Ordre du Temple installe sur le territoire des Alpes Maritimes  cinq commanderies à Grasse, Biot, Vence, Nice et Rigaud qui vont étendre un maillage dense sur l’ensemble de la région. A la saisie des biens templiers, en 1308, on recensait dans ce département, 724 tenures  et 654 membres du Temple, en dehors de la Viguerie de Nice et de l’Est du département, pour lequel les archives ont disparu ! Par delà les ténèbres, écrits, vestiges, légendes portent jusqu’à nous le témoignage de la vigueur de l’Ordre dans ce département. Quelle fut l’inspiration de l’Ordre et la démarche spirituelle des Templiers, dont la complexité et le mystère sont à l’origine de la franc-maçonnerie contemporaine ? La passionnante aventure, des chevaliers de « la croix et des roses » en Pays Vençois mérite notre intérêt dans ce recueil propre au Broc. Ce territoire riche en possessions templières dépendantes de la commanderie de Vence, conserve encore de multiples et intéressantes traces de la présence au Moyen-Age de ces fiers chevaliers. Les Templiers inspirent d’abord l’image glorieuse de moines soldats se jetant la lance ou l’épée au poing, pour défendre ardemment les lieux saints, à l’époque des croisades. Par la suite, ce tableau avantageux se nuance, avec l’évocation de leurs richesses, pour s’obscurcir enfin dans l’épaisseur du mystère, avant de n’être plus éclairé que par les sinistres lueurs des bûchers où s’achève l’épopée des frères du Temple, accusés d’hérésie. J. A. Durbec qui fait autorité dans l’étude des Templiers dans les Alpes Maritimes, indique formellement, «qu’il n’est pas question des possessions du Temple dans le diocèse de Vence avant 1251 », bien qu’il reconnaisse des droits datant de 1235 pour le «castrum » du Broc. Une découverte faite par L. Dailliez aux archives de la couronne de Savoie à Turin, nous permet d’en savoir plus, il s’agit d’un acte capital de 1195, établi par Pierre II Grimaldi évêque de Vence, donnant au frère Jean et à la milice de Jérusalem de Salomon, la seigneurie de la Bastide-Saint-Laurent et une maison située dans la ville, se réservant le cens annuel de 10 sous, un denier obole et 10 setiers de grains. La date de l’installation des Templiers à Vence s’opère à la suite de la dernière invasion musulmane de 1190. Pour resituer la menace des Sarrasins dans les Alpes Maritimes, rappelons qu’après avoir été battus par Charles Martel, les Maures se replient en Provence où ils brûlent Cimiez et Lérins en 734. Les raids se poursuivent ensuite, avec une attaque sur Nice en 813. Après avoir pris le pouvoir en 822, le comte Hugues d’Arles détruit l’armée sarrasine, avant de céder ses droits au duc de Bourgogne Rodolphe II. Les Sarrasins se regroupent alors dans la Basse Provence. Commence à ce moment-là, une période sombre pour la Provence orientale qui durera presque un siècle de, 883 à 972. Installés au Fraxinet (La Garde-Freinet) au- dessus  du Golfe de Saint Tropez, au Cap Ferrat et à Eze,  les Sarrasins opèrent dans toute la région, ravageant  successivement Grasse, Nice, Cimiez, La Turbie et Vence.

« Lors de leur deuxième incursion, rapporte Tisserand, les Sarrasins se retranchèrent à Gourdon, à Gattières, à Carros, au Broc et au château des Gaudes. Un groupe de ces envahisseurs se fixa au quartier de La Maure, où il créa une colonie en s'unissant avec des femmes du lieu. » Le comte d’Arles Guillaumes et son frère le marquis  de  Turin Arduin fédèrent  les seigneurs locaux dans  une sorte de croisade qui aboutit en 972-974, à l’expulsion définitive  des Maures de leur repaire du Fraxinet.

Après cette glorieuse épopée, Guillaume dit «le libérateur » assoit son autorité sur une Provence indépendante en prenant le titre de marquis. Mais la menace  insidieuse des corsaires musulmans catalans ou andalous, va se poursuivre par des raids surprises  sur les côtes des Alpes Maritimes. En 1047, l’île de Lérins est de nouveau dévastée et  les jeunes moines sont emmenés en Espagne musulmane. L’incendie criminel de la cathédrale épiscopale d’Antibes en 1125, par les princes opposés à l’évêque, sera mis ensuite au compte des Sarrasins qui, donc, sévissaient encore dans la région.    Qui étaient ces  pirates enturbannés venus  de  la mer ? Selon les historiens, des  muwallads espagnols convertis à l’Islam ou des mozarabes chrétiens sous domination musulmane du calife de Cordoue.

S’y ajoutaient parfois des apports du  Maghreb, comme en  934, quand  une  flotte arabe, venue d’Afrique et de Sicile, saccage la ville de Gênes.

En Espagne, le  roi d’Aragon Jacques le conquérant (1213-1276 ) atténuera le péril par la conquête de Valence et des Baléares. Il en sera de même lors de la reconquête de Murcie en 1243.  Mais il faudra attendre 1492, pour voir les musulmans, chassés de leur royaume de Grenade, quitter définitivement l’Espagne. Durant tout le Moyen-Age, les inquiétantes felouques des flottilles sarrasines viendront depuis leurs  bases espagnoles razzier  sans vergogne  le littoral des Alpes Maritimes.

L’apport odieux d’esclaves, femmes et enfants, enlevés sur la côte de Nice à Cannes, va constituer tout au long  de ces siècles, un commerce florissant, propre à encourager la  répétition d’attaques audacieuses dont il faudra se protéger. Les  Templiers vont accomplir la noble tâche de défendre le diocèse de Vence des  possibles incursions sarrasines en occupant  la Bastide-Saint Laurent, point stratégique admirablement situé sur le piton rocheux du Baou des Blancs, dominant la cité et les collines environnantes, jusqu’à la mer.

Rayonnant depuis cette position fortifiée sur  toute la région, l’Ordre va  acquérir de nombreux biens alentour, faisant de la commanderie de Vence une maison prospère qui détiendra jusqu’à 88 services  dans  le diocèse. Sa  juridiction va s’étendre  géographiquement des hauteurs dominant l’Esteron, jusqu’à la côte, limitée à l’Est par le Var et à l’Ouest par les rives du Loup.

 

D’après «Les Templiers en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55 Pour en savoir plus sur un village typique chargé d’anecdotes et d’images du passé : Cliquez sur

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14.11.2007

LES TEMPLIERS A NICE: L'INSTALLATION

L’installation des Templiers à Nice au XII ème siècle fait suite à un accord entre le Pape et l’Empereur d’Allemagne, suzerain de la Provence. Il est admis que le Temple, ordre militaire et religieux, aurait été appelé dans les Alpes Maritimes (Provence orientale à cette époque) pour défendre les populations contre les incursions maritimes des Sarrasins. P. Gioffredo indique qu’en 1135, conjointement avec les Hospitaliers, les Templiers s’installent à Nice avec l’approbation du Pape et que l’évêque Pierre comble le Temple de ses libéralités et «lui fait de nombreux dons, tant dans la ville que dans ses environs ». Les Templiers sont alors présents à l’intérieur de la cité, sur les bords du Var et au quartier du Ray qui a conservé le nom de Temple. Durante précise : « Et nous lisons dans une autre chartre de 1154 que les Templiers occupaient dans l’intérieur de la ville, près de la rue nommée Saleya une grande maison appelée le Temple et deux autres établissements dans le territoire de Nice, jouissant en Provence d’une grande réputation, la première placée au voisinage du Var (sur la colline appelée « lei serroi sobranoi », les serres supérieures, on trouve encore les ruines de cet ancien édifice) était destinée à secourir les pèlerins qui traversaient ce fleuve, passage très périlleux à cause de la rapidité des eaux et des sombres forêts qui couvraient les deux rivages, la seconde située au quartier qui porte encore le nom de Temple entouré de jardins délicieux ». Ces lignes sont écrites au début du XIX ème siècle, E. Raynaud  mentionne encore en 1912, cette ancienne maison des Templiers, dans une propriété de notables niçois, avec son «oratoire, une portion de l’édifice en murailles très épaisses et de vastes souterrains dont on ne connaît pas la destination ». C’est en 1176 dans la maison des Templiers localisée au quartier des Sagnes, sur la rive gauche du Var que sera signé le traité par Alphonse 1er Comte de Provence et les consuls de Nice, mettant fin à la domination génoise sur cette ville. Hugues Geoffroi, maître du Temple est cité comme témoin capital de cette cérémonie. Personnage influent Hugues Geoffroi fut choisi comme arbitre dans un différent opposant le Comte  de Provence et le Comte de Toulouse. Installés au nord à l’ouest et au centre de Nice, les Templiers semblent affirmer une domination évidente  sur la cité. A l’occasion de sa seconde visite à Nice en 1188, Alphonse d’Aragon Comte de Provence honora de sa présence la maison templiere située au nord de la ville où il fut selon Durante «splendidement traités par les chevaliers ». Il est question à propos de la maison tenue par le Temple au centre de la cité, d’un hospice identique à celui mentionné au bord du Var. Cette demeure réservée à l’accueil des pèlerins et  voyageurs est citée tour à tour par les historiens locaux Gioffredo, Scaliero et Pastorelli, elle passera dans les mains des Hospitaliers à l’abolition de l’Ordre. Les archives révèlent ensuite les nombreuses acquisitions effectuées par les Templiers niçois. « En l’an 1193 au mois de mai, Pierre Riquier vend au commandeur deux terres situées à «Aube Sanne » dont  l’une confronte au levant la terre de Lanfrant Riquier, au couchant celle de Jourdan Rebuffel, au septentrion le chemin et au midi la terre de la maison du Temple du Var. L’autre confronte au levant la terre de Raimond Raibaut, au couchant celle de la maison du Var, au septentrion le rivage et au midi, la palud, pour le prix de 1300 sols génois ». Ces quelques détails topographiques permettent de situer avec précision la proximité évidente de la maison du Var. J.A. Durbec voit dans le montant élevé de cette transaction, la volonté des Templiers d’affirmer encore davantage leur installation dans leur maison du Var. Le 10 juillet 1202 Guillaume Geoffroi del Muoil, représentant de la Maison de Nice, apparaît avec le titre de commandeur dans une charte, à l’occasion d’un échange de biens avec l’abbé de Saint Pons de Cimiez : un jardin situé au quartier du Lympia, contre une partie du Puy Saint Martin, près de Saint Pons. L’abbé vend également au Temple une partie du Puy Saint Martin, pour 10 livres génoises. Le 3 décembre 1205, les consuls de Nice G. Raibaud, Milon, Badat et Guillaume Bermond remettent pour la durée de leur mandat à Raimond  « de Pamias », commandeur du Temple et à Jean Fita, commandeur de l’Hôpital, la Tour Bertrand Desa et Pierre Audebrand. Le document est signé par Perillon, Grand Prieur de l’Ordre  de Provence. Cet acte est significatif de l’affirmation du rôle militaire, assuré par les Templiers dans la surveillance et la défense de la cité. Les acquisitions du Temple vont se poursuivre autour de Nice, ainsi le 1er octobre 1206 lorsque Chabaud de Nice donne à la maison de l’Ordre de cette ville, tous les droits qu’il détient sur une terre et un jardin sis «in Aura ». L’engouement suscité par les Templiers est tel que le même jour Guillaume Ricard de Nice voue son fils Isnard à l’Ordre et le dote à cette occasion de la moitié de sa terre de  «Font Gairaut », l’acte est signé par Raimond «de Pamias », commandeur de la maison de Nice. Gioffredo indique un acte du 12 août 1210 où apparaissent comme commandeur Raimond de la maison du Var et Pons Fabre envoyé de la maison du Temple à Nice. Le 21 août 1210, le commandeur de la maison du Temple de Nice Pons Fabre est cité comme témoin d’une confirmation faite par Sanche, Comte de Provence, des privilèges octroyés à cette ville en 1176. Le frère Jean de Galluc est également présent lors de cette cérémonie qui se déroule dans la plaine «d’Arisano » (l’Ariane), au nord de la cité. A la lecture de ces deux actes il apparaît une nette distinction entre les commandeurs des deux maisons de l’Ordre situées à Nice : celle du Var et celle intra-muros, soulignant ainsi l’importance de la communauté templière niçoise. Selon L. Dailliez, en 1215, le commandeur de Nice accompagne le Comte et plusieurs seigneurs alors que la ville est envahie, manifestant de la sorte le soutien inconditionnel de la milice du Temple à la Maison catalane des comtes de Provence, dans le rétablissement de son autorité contestée.

Le 13 avril 1222, Nice s’étant à nouveau détachée de la couronne de Provence, Rostaing de Saint Laurent, précepteur de la maison de Nice et de Grasse est cité à propos d’une convention passée entre la milice du Temple et Bérenger d’Avignon.

 

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07.11.2007

ENTRAUNES : LA BETE DU CHAUDAN

«homo homini  lupus » (l’homme est un loup pour l’homme), Plaute

Durant la guerre 39-45, la découverte du cadavre d’un malheureux accidenté dans le vallon du Chaudan, au-dessus d’Entraunes, près des sources du Var, remit en mémoire une étrange histoire qui alimentait autrefois les veillées. Ces assemblées de parents et d’amis, regroupés dans la douce chaleur de l’étable, permettaient à chaque conteur de broder habilement sur une trame souvent ressassée, pour le plus grand plaisir de l’auditoire. Voici une version de cette légende, reprise d’après une relation de René Liautaud, chantre du Val d’Entraunes. Nous étions en août, au creux de l’été 1514 lorsque j’arrivais épuisé devant le presbytère. Venant d’Arles, j’avais marché sans relâche depuis huit jours, pressé de revoir mon oncle, prêtre à Entraunes. Ce brave homme avait tout fait pour me faire étudier et m’encourageait à préparer la prêtrise. D’un coup de tête je venais de tout abandonner. Absorbé par mes pensées, soucieux de l’accueil et des reproches sévères qu’il n’allait pas manquer de m’adresser, j’avançais à grand pas sans rien voir. Après une courte hésitation, je frappais à la porte. Mon oncle apparut, je le reconnus à peine, tant son visage avait changé. De grosses rides barraient son front. Amaigri, la mine triste et le regard inquiet, il s’avança vers moi sans marquer la moindre surprise. Il m’invita simplement à rentrer et à me reposer. Trop heureux de m’en tirer à si bon compte, j’allais m’étendre jusqu’à l’heure du souper. Alors que je décidais de m’expliquer, il m’interrompit presque aussitôt : « Tu es là, as-tu fais bon voyage ? Tant mieux. Dommage que tu arrives à un pareil moment. Ici nous tremblons tous, le malheur est sur le pays. – Pourquoi ? ». Tout en mangeant, il me raconta l’objet de sa contrariété. Cela avait débuté à la fin juin, là-haut sur le chemin du Col le plus fréquenté de la région. Chaque jour, allant et venant de Colmars, bêtes et gens y circulaient, montant ou descendant tout au long des interminables lacets. Mon oncle ajouta : « Nos gens n’osent plus s’y aventurer seuls, ils soutiennent que l’endroit est ensorcelé. – Ensorcelé ? – Oui, ils estiment que le Diable s’est rendu maître du passage depuis que quatre hommes y sont morts, tous au même lieu. Quatre voyageurs solides et vigoureux ! ». L’oncle précisa que les traces de pas des malheureux indiquaient qu’ils avaient tous abandonné le sentier pour dévaler dans un grand pré pentu, finissant sans prévenir sur une falaise dominant la gorge. On n’aurait pas mieux fait si on avait voulu s’y précipiter. Tout cela me paraissait incroyable. Mon oncle poursuivit : « Pour le premier, chacun supposa qu’il s’agissait d’un accident. Prenant un raccourci le pauvre homme avait dû courir et manquer le rebord avant de s‘écraser sur les rochers au fond du vallon. Mais trois jours plus tard, un second mort fut retrouvé à moins d’un pas des traces sanglantes de l’autre ! ». C’en était trop, refusant d’écouter les sages paroles du prêtre qui prêchait le bon sens, les esprits échauffés imputèrent ces crimes au Diable et à ses maléfices. Deux semaines s’écoulèrent ainsi en vains et superstitieux bavardages. Hochant tristement la tête, l’oncle poursuivit : « J’aurais peut-être réussi à ramener le calme, mais hélas, coup sur coup deux autres infortunés chutèrent à leur tour au même endroit…Cela te semble impossible ! Pourtant, quatre déjà qui ont dégringolé dans des circonstances identiques sans raison apparente. C’est à n’y rien comprendre, s’ils avaient suivi le chemin bien tracé et en bon état, rien n’aurait pu leur arriver. Depuis et plus que jamais, le Malin a la part belle. Je n ‘en dors plus, j’en suis malade, il m’arrive même de douter. Pour un prêtre c’est un comble ! ». Le jour suivant, je m’étais assoupi à l’heure chaude, en feuilletant un vieux traité sur l’exorcisme, je fus réveillé par des éclats de voix. Deux villageois venaient prévenir mon oncle : un nouveau corps avait été aperçu dans le vallon maudit, toujours au même endroit. Très vite, nous nous sommes retrouvés quelques-uns, franchissant le passage de la Porte. Personne ne parlait. Plus que jamais, chacun rasait le rocher. Le grand Césaire qui ouvrait la marche, semblait hésitant, l’oncle le dépassa, je le suivis. Brusquement, je vis le cadavre tout en bas, au fond d’une cuvette creusée par les eaux dans les marnes grises. Quelqu’un sembla reconnaître une femme. Malgré l’absence de touffes de genêts ou de buis pour nous accrocher, nous nous sommes lancés dans la pente raide. C’était Amélie Giloux, la nièce d’Angelin de la Frache, une jeune et jolie fille en âge de se marier qui était placée chez le notaire de Colmars. Personne raisonnable et pieuse, habituée des lieux, elle ne pouvait s’être suicidée à la veille de ses noces et encore moins avoir un accident en pareil endroit. Alors plus que jamais, on reparla du Diable. Comme mon oncle s’approchait du corps mutilé pour dire quelques prières avant de l’emporter, on remarqua une longue entaille marquant le cou, de la nuque à la gorge. « Elle a été attaquée et blessée avec un couteau », remarqua quelqu’un. « Elle s’est même défendue », ajouta un autre en retirant une poignée de poils roux des doigts recroquevillés de la pauvre morte. « On croirait des poils de loup ! ». En un sens ces constatations macabres nous rassuraient. Si Amélie s’était battue contre quelque chose de vivant, une sorte de monstre velu qui pouvait se toucher et s’attraper, la menace ne venait plus d’un insaisissable sortilège du Malin. Le soir même, baile et consuls réunis, décidèrent d’organiser de vastes battues aux alentours, depuis le vallon du Bourguet en passant par le Drouit et, de là, vers le Col, la Bouisse jusqu’à l’Aiglières. Les trois jours suivants, tous les hommes valides d’Entraunes, accompagnés des meilleurs chiens de chasse, visitèrent chaque recoin de la montagne sans aucun résultat. Il fallait se rendre à l’évidence, la bête se méfiait et paraissait douée d’astuce et de jugement, n’attaquant qu’à coup sûr, comme le prouvait le sort de ses malheureuses victimes. Aussi semblait-il impossible de la démasquer. Mon oncle me confia qu’il pouvait s’agir d’un loup-garou, moitié homme, moitié animal, comme il en avait entendu parler lorsqu’il débutait jeune prêtre dans les monts du Vivarais. « Ces sortes d’êtres sont insaisissables, car ils peuvent revêtir plusieurs aspects selon les circonstances…Nous n’en avons jamais rencontré par ici, mais qu’envisager d’autre ? ». Décidé comme lui à éclaircir ce mystère, je lui proposais mon idée : « Ici, je suis peu connu et puisqu’il semble en vouloir particulièrement aux voyageurs étrangers, je vais essayer de le débusquer. Etant prévenu du danger et suffisamment alerte, je saurai me défendre mieux qu’un autre ». Deux jours plus tard, après avoir quitté les dernières maisons du village, j’attaquais, appuyé sur un bâton, la rude montée qui mène au Col. Au-delà du passage de la Porte, je ne pus m’empêcher de penser à ceux qui avaient emprunté ce même chemin avant d’être précipités au fond de l’abîme. Attentif au moindre bruit suspect, observant chaque buisson qui pouvait cacher une menace, j’avançais d’un pas rapide, le cœur palpitant. Seul, gagné par la peur, je dus me raisonner plusieurs fois pour ne pas abandonner et faire demi-tour. Après avoir dépassé ces lieux funestes, une autre crainte m’assaillit : et si j’étais suivi ? Alors je pressais encore le pas, si bien que je parvint épuisé au sommet du Col ! Je m’assis enfin pour reprendre mon souffle et j’en profitais pour dénouer le carré de toile qui contenait un morceau de tome et une tranche de pain. Le soleil inondait déjà les crêtes de ses chauds rayons, seule une brume légère couvrait encore le fond de la vallée. Cette courte pause casse-croûte me permit de retrouver mes esprits. Je repartis à travers les prairies qui bordent le Col. Rassuré, je vis bientôt un important troupeau de moutons gardé par un grand escogriffe barbu et deux chiens noirs. Accueilli et escorté par des aboiements rageurs difficilement apaisés, je saluais l’homme qui s’enquit de savoir qui j’étais : « Je suis le neveu du curé, il m’envoie à Colmars pour y chercher quelques médecines…– Bon voyage ! Et retournez avant la nuit, les chemins sont peu sûrs ces temps-ci et moi-même, j’aurais peur sans mes chiens. ». Après l’avoir quitté, j’abordais le col frontière où commençait la descente sur le versant du Verdon à travers la forêt de sapins et de mélèzes. Au milieu de l’après-midi, je remontais, ragaillardi par un déjeuner dans une bonne auberge où j’avais plaisanté avec quelques jeunes qui m’avaient fait oublier le motif de mon voyage. Parvenu au Col, je ne retrouvais plus le troupeau et son berger qui s’était sans doute déplacé vers Chastelonnette. Le soleil baissait et l’ombre gagnait déjà le fond de la vallée. Je hâtais le pas pour arriver avant le crépuscule au passage dangereux. Me sentant léger, je descendais rapidement, coupant les lacets du sentier à travers prés et talus. Dévalant de la sorte, j’atteignis très vite le lieu maudit. Parvenu là, je m’arrêtais anxieux, pendant un long moment pour récupérer mon souffle. Attentif à ce qui pouvait se produire, je me remis en route, en suivant prudemment le chemin. Prêt à toute éventualité, sans quitter mon bâton ferré, je pris mon poignard dans l’autre main. J’avançais lentement, scrutant chaque buisson. Bientôt, je fus arrêté par un étrange barrage constitué de fagots de bois sec coupant le chemin sur une cinquantaine de pas. Curieux ? L’obstacle n’était pas là le matin et, pour l’éviter, il ne me restait plus qu’à descendre droit vers la pente, pour reprendre le sentier plus bas. En quelques enjambées dans la pierraille, j’atteignis mon but. J’allais repartir lorsqu’une énorme bête déboula de sa tanière. Epouvanté, je trébuchais contre une motte d’herbe, me redressant tout aussitôt pour m’enfuir devant l’animal qui, déjà me talonnait. Bondissant en courant, je descendais toujours plus vite pour échapper à la bête, oubliant l’autre danger tout aussi terrifiant : le précipice ! Je réalisais soudain que j’allais parvenir au saut de la mort. J’étais perdu, j’entendais la respiration sifflante du monstre. Les jambes coupées par la peur, je vacillais et perdis l’équilibre roulant déjà vers l’abîme. Dans un ultime sursaut, je plantais mon bâton et me remis sur pieds. Surpris dans sa course, l’autre me dépassa pour s’arrêter plus bas avec difficulté. En un clin d’œil, la situation s’inversait. Armé de mon poignard, je dominais l’énorme bête couverte d’une abondante fourrure rousse. Je remarquais sa grosse tête de loup, sans rapport avec la longueur et le volume de ses pattes. Malgré son aspect inquiétant, ce n’était pas une mauvaise bête, je compris vite que l’horrible accoutrement ne cachait qu’un homme. Cette découverte me rassura, si sa stature était imposante, j’avais l’avantage de la position. Je l’interpellais en m’avançant vers lui. Il resta muet debout sur ces pattes. D’un bond, il plongea dans mes jambes, me renversant sur le sol, j’eus le réflexe de frapper avec mon poignard qui s’enfonça dans l’épaisse fourrure. Le monstre poussa un cri de douleur. Il essaya de m’écraser de tout son poids, je n’arrivais plus à me dégager. Encore une fois, je réussis à plonger la lame dans la masse qui m’étouffait. Entravé dans sa fourrure, soufflant de plus en plus fort, perdant son sang, soudain il se redressa pour s’enfuir. J’essayais de le retenir mais, épuisé, haletant, je suis retombé. A demi-inconscient, j’entendis alors des éclats de voix et je vis sortir d’un peu partout des hommes armés, parmi lesquels je reconnus mon oncle. Déconcerté par cette apparition, le monstre s’élança vers le bas du champ, d’où il sauta sans hésiter dans le gouffre. Lorsque je me suis réveillé dans ma chambre, mon oncle assis près de la fenêtre, lisait son bréviaire. M’entendant bouger, il s’approcha : « Mon pauvre enfant, tu m’as fait peur. Heureusement que nous avions tout combiné avec le baile. Depuis le midi, nous étions tous accroupis dans les buissons au-dessus du chemin. C’est là que nous avons vu le berger barrer le passage avec du bois, nous avons alors compris le piège et ses  intentions. Si nous étions intervenus, il aurait prétendu vouloir arrêter ses bêtes. Nous avons donc attendu son retour. Lui seul avait le temps de mettre chaque fois un barrage et de se tenir à l’affût des malheureux. Tu ne peux imaginer le souci que je me faisais en te voyant descendre le sentier et après quand je l’ai vu t’attaquer !  – Crois moi j’ai cru mon dernier moment arriver ! » Dis-je en riant. «  Mais pourquoi tous ces crimes inutiles ? – Vas savoir ce qui peut traverser l’esprit d’un homme solitaire, perdu dans la montagne ! …Mais j’ai mon idée. Nous en reparlerons demain après l’enterrement », murmura mon oncle en se levant. La cérémonie rassembla tout le village. L’inquiétude persistait encore quand on eut enterré le pâtre au fond du cimetière dans le carré des hérétiques, des mort-nés et des suicidés. La foule commentait encore  ces événements troublants en voyant dans le défunt un serviteur patenté du Démon. Lorsque nous fûmes de retour au presbytère, mon oncle m’entraîna à l’écart dans son jardin, loin des oreilles indiscrètes. Parvenu sous le grand mûrier il me confia : « Pendant la longue attente de ton retour, là-haut sur le chemin, j’ai eu tout le temps de réfléchir. Cet homme ne tuait pas pour voler, il n’agissait pas davantage par vengeance puisque ses victimes étaient presque toutes  étrangères au pays. Quel dessein pouvait alors animer son comportement ? Le plaisir de tuer d’un être sans divertissement ? Et pourquoi dans ce lieu déjà nommé le « Saut du Diable » ? Je me suis souvenu que mon père racontait qu’au temps jadis, le vallon du Chaudan servait de lieu de culte aux populations primitives qui peuplaient la vallée. Pour apaiser les forces occultes de la nature, chaque année, au solstice d’été, on y sacrifiait d’innocentes créatures en les précipitant dans le vide. Notre sainte religion a heureusement mis un terme à ces mœurs barbares, nées du paganisme des premiers âges. Vois-tu ce berger inculte n’a fait que reprendre, en digne serviteur de l’obscurantisme, les pratiques d’un temps où le Malin  régnait en maître sur les consciences. – Au fond, ajoutais-je, « Le Saut du Diable » mérite toujours son nom.                          

D’après « Les Aventures du Diable en Pays d’Azur » (Alandis-éditions Cannes), pour commander cet ouvrage illustré et dédicacé de 18 € : téléphoner au 04 93 24 86 55

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